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Le libertarisme de gauche permet-il une réconciliation des concepts de libertés et d'égalité ?

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par Jérôme Grand
Université de Genève - Bachelor en science économique et sociale 2008
  

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Libertarisme classique et libertarisme de gauche

Le libertarisme est une théorie de la justice qui a pour principe fondamental et inaliénable la propriété privée, et plus précisément la propriété de soi et du fruit de son travail. Ces auteurs conçoivent les droits de l'individu comme une contrainte morale absolue. Les droits en tant que tels ne peuvent pas être violés dans la poursuite d'un quelconque but (des individus, de l'Etat, de la société), ils ne sont pas un instrument au service d'un objectif mais au contraire une contrainte qui limite les moyens utilisables pour parvenir à cet objectif. On peut ainsi lire à la page 29 du célèbre livre de Robert Nozick Anarchy, State and Utopia : « In contrast to incorporing rights into the end state to be achieved, one might place them as side constraints upon the action to be done »2(*).

Comme le dit Nozick « Individuals are inviolable »3(*) , ils sont différents et uniques, ont des existences séparées, et aucun bien commun ne peut donc justifier le sacrifice de l'un deux : «There is no justified sacrifice of some of us for others. »4(*) Il s'agit donc d'une conception qui donne la priorité au juste sur le bien, fortement anti-conséquentialiste, qui s'inscrit en accord avec le principe kantien d'égal respect et en parfaite opposition à une vision utilitariste.

Ce postulat, qui est la clé de voûte de la théorie libertarienne, de droite comme de gauche, est une idée centrale du libéralisme classique qui remonte à John Locke.

La notion de propriété privée, sa justification et son extension, a en effet été au coeur de la réflexion menée par John Locke au XVII siècle. Il estimait que des hommes « libres, égaux et indépendants »5(*) ne pouvaient passer de leur état de nature à un état de société sans une bonne raison qui motiverait leur consentement, la préservation de leur droit à la liberté. Car « si, dans l'état de nature, il possède ce droit, il n'est pas pour autant assuré d'en jouir, et de repousser les empiètements des autres auxquels ce droit est constamment exposé »6(*), il est donc poussé à former une société avec d'autres hommes « pour la sauvegarde mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens, ce que je nomme, de façon générale, propriété. »7(*)

On comprend ici que Locke fonde la justification de l'Etat sur la propriété et sa préservation, et qu'il donne à ce terme une définition englobant l'individu lui-même, ses biens et sa liberté. Les biens sont alors conçus comme le prolongement de l'individu, fruit de son travail, et qui lui appartiennent entièrement au même titre que son corps. C'est ce que l'on nomme le principe de propriété de soi ( self-ownership ).

Ce principe est limité dans la théorie de Locke par un autre principe, la clause lockéenne8(*), selon lequel l'appropriation privée des ressources doit laisser « enough and as good for other ». En d'autres termes, il ne faut pas que l'appropriation d'une ressource du monde par un individu modifie négativement la situation des autres, elle doit se réaliser avec« no prejudice to any other »9(*). Pour que cette condition soit respectée, il doit y avoir une méthode d'acquisition légitime qui se traduit chez Locke par « (...) the mixing of one's labour with wordly ressources »10(*). Sans ce second principe, la propriété de soi ne serait pas effective étant donné que les individus qui n'auraient pas pu s'approprier de ressources tomberaient dans la dépendance des propriétaires.

Libertarisme classique et libertarisme de gauche s'accordent parfaitement sur le premier principe mais ont une interprétation différente du second. C'est de cette divergence concernant ce que l'on peut appeler la justice de l'acquisition que naît la différence fondamentale entre les deux courants.

On constate en effet que dans le libertarisme classique (considéré comme de droite par les libertariens de gauche), théorisé essentiellement par R.Nozick, l'interprétation de la clause lockéenne est très étroite et qu'il « est permis d'acquérir une terre (et ses fruits) qui n'était auparavant la possession de personne que si et seulement si vous ne rendez la situation de personne moins bonne qu'elle ne l'aurait été dans un état de nature, dans lequel aucune terre n'est propriété privée (...) » 11(*) Il s'agit donc d'un principe de justice de l'acquisition qui ne contient que très peu de contraintes morales et qui est par conséquent fortement inégalitaire, permettant au premier venu de s'accaparer les ressources au détriment des autres12(*).

Dans cette optique les ressources du monde sont la propriété du premier venu, dans le respect de la condition citée ci-dessus, et aucune d'entre elles ne sont par conséquent sujettes à être distribuées. Il n'y a tout simplement rien à distribuer puisqu'elles ont déjà été appropriées de manière considérée ici comme légitime. Dès lors, redistribuer les ressources c'est priver les propriétaires de leur bien et commettre une injustice qui bafouerait le principe de propriété de soi. Dans ce modèle, le seul transfert non-volontaire acceptable est celui qui résulterait d'une appropriation illégitime.

La situation « originelle » dans le libertarisme classique est donc de nature inégalitaire en vertu de l'interprétation du second principe (la clause lockéenne) alors que le premier principe (la propriété de soi) ne permet aucune modification du tir. En effet « dans la mesure où il n'y a pas de distinction entre la propriété de soi et la propriété des choses auxquelles j'ai mélangé ma personne par mon travail, toute tentative pour redistribuer une partie de ce qui m'appartient dans le but de pourvoir aux besoins des tiers ou de promouvoir une politique d'égalité équivaut à une forme de travail forcé ou d'esclavage. »13(*) . Nozick illustre cela avec l'exemple très connu de Wilt Chamberlain14(*).

On comprend que la conception libertarienne de l'individu et des droits restreint drastiquement le rôle de l'Etat à la seule protection des individus, ce que Nozick appelle l'Etat minimal et qui est selon lui le seul Etat qui peut se justifier, étant donné que« any state more expansive violates people's rights ».15(*)

Le libertarisme de gauche se démarque ici du libertarisme classique en proposant une méthode d'acquisition légitime plus contraignante, postulant que l'individu est pleinement propriétaire des biens qui sont le fruit de son seul travail.

Il différencie ainsi les ressources internes, qui sont entièrement propriété de l'individu, des ressources externes, fruits du travail de l'individu mais aussi de l'utilisation des ressources naturelles. Ces dernières sont des ressources collectives16(*) appartenant à tout un chacun et ne sont donc pas considérée comme des extensions de la propriété de soi, en conséquence de quoi leur utilisation est soumise à une condition d'utilisation/appropriation spécifique.

Cette condition est la suivante :« vous pouvez acquérir des ressources du monde qui n'ont jamais été auparavant la propriété privée de quiconque que si, et seulement si, vous en laissez suffisamment pour que tout le monde puisse acquérir une part également avantageuse de propriété terrestres non privées » 17(*), et si cela s'avère impossible, une compensation pour l'appropriation devra être versée à ceux qui subissent le préjudice. 18(*)

C'est là un point essentiel du libertarisme de gauche. A contrario de sa version classique, il estime qu'une propriété de soi effective implique un accès aux ressources qui permettent cette propriété, sans quoi cette dernière est vide de sens. Or cet « accès » aux ressources est permis par un principe de justice beaucoup plus égalitaire que dans la version classique.

Prenons un exemple pour illustrer notre propos, et mettre en lumière les différentes interprétations de la clause lockéenne. Imaginons deux hommes sur une île encore vierge. L'un d'eux, « Chanceux », trouve un champ de blé sauvage, alors que « Poisse » continue à errer dans l'île au gré des baies sauvages et des animaux qu'il trouve. Dans la version libertariste classique, où l'interprétation de la clause est plus étroite, « Chanceux » aura la propriété légitime du champ du simple fait que cette appropriation ne détériore pas la situation de l'état de nature de « Poisse », qui pourra toujours courir après les lapins et récolter les baies. Tandis que dans la version de gauche du libertarisme, « Chanceux » pourra s'approprier le champ de blé sauvage que s'il existe dans l'île d'autres ressources naturelles pour « Poisse » qui soient autant avantageuses que celle qu'il s'est accaparé. Dans le cas contraire, « Chanceux » sera propriétaire du champ mais devra compenser « Poisse » pour les ressources naturelles qu'il s'est accaparé.

Le libertarisme de gauche a donc pour base un principe de justice de l'acquisition couplé au principe de propriété de soi. Cette alliance pour le moins originale permet de« (...)dire qui possède quoi avant d'entrer dans le processus de coopération et indépendamment de lui (...)»19(*), et ainsi de garantir une certaine égalité sans pour autant interférer dans le processus de coopération par la redistribution et ainsi violer certains droits de propriété.

Le principe de justice de l'acquisition est donc un élément essentiel dans la théorie puisqu'il donne une alternative face aux limitations des moyens utilisables dans la promotion de l'égalité impliquée par le principe de propriété. L'Etat ne peut toujours pars intervenir dans la redistribution, mais les individus ont un droit égal aux ressources externes.

Réconcilier liberté et égalité ?

Le but de notre entreprise est de déterminer si le libertarisme de gauche parvient à réconcilier de manière cohérente liberté et égalité, pour ce faire nous admettons donc une équivalence entre ces deux concepts et les principes de base du libertarisme de gauche. Soit, nous estimons que la « liberté » se manifeste dans la propriété de soi, tandis que l' « égalité » se manifeste sous la forme de l'égale propriété des ressources extérieures. Les deux principes ne sont que des formes particulières des concepts de liberté et d'égalité, mais nous soutenons qu'elles en sont des interprétations plausibles.

Avant toute chose, il nous faut définir ce qu'est la propriété de soi. Il s'agit d'une notion complexe de laquelle découlent nombre d'autres droits. Dans son acception minimale elle implique la pleine propriété de son corps, garantissant « (...) the right to contrôle that body free of coercitive interference »20(*). En outre, cette propriété inclut «  1) un droit entier de contrôle sur l'utilisation de leur personne (et donc sur les actions qu'ils subissent) 2) un droit entier de transférer les droits qu'ils ont à d'autres (par vente, location, don ou emprunt), et 3) la pleine immunité pour la possession et l'exercice de ces droits »21(*). Ces trois garanties constituent la pleine propriété de soi, mais il est possible que celle-ci ne soit que partielle et qu'elle accepte par exemple les points 1) et 2) tout en rejetant le point 3).

De ce droit premier découle par extension celui de la propriété de son travail, qui implique « the right to contrôle the expenditure of energy and talent housed in that body »22(*)ainsi que la continuité de celui, un droit à la propriété du fruit de son travail. Ces extensions dérivent toutes du droit à la propriété de soi.

On comprend bien que rien de substantiel ne découle de la formulation d'un tel principe. Cela vaudra au libertarisme de gauche de nombreuses critiques, dont celle formulée par Barbara Fried, qui est que ce concept de propriété de soi est indéterminé.

Fried soutient en effet que la notion générale de « ownership » est trop vague et trop indéterminée pour pouvoir être utilisée comme un principe régulateur.

Elle soutient, en s'appuyant sur le courant réaliste23(*), que le droit de propriété est un ensemble de droits et de devoirs, un patchwork de pouvoir réciproque et que de ce fait « in elarging any one party's formal powers, we necessary diminish everyone else's. »24(*) En d'autres termes quand on accorde un droit à quelqu'un on sacrifie donc nécessairement une partie des droits, et par conséquent des libertés, de quelqu'un d'autre. La propriété est alors indissociable d'un conflit de propriété. Aucune implication concrète ne découlerait donc de la formulation d'un droit à la propriété.

Toutefois, bien que la propriété de soi soit quelque peu indéterminée, elle fait référence au terme « soi » et concerne donc un champ délimité. Il s'agit bien d'un ensemble de droits, qui ne donne pas de piste en cas de conflit de propriété, mais comme le dit Axel Gosseries « ces derniers s'appliquent à un domaine assez substantiels défini comme le « soi ». En d'autres termes, il s'agit d'une propriété qui n'est pas purement réflexive ou formelle. La notion de propriété ainsi entendue entretient un lien étroit avec l'idée de liberté négative, qui renvoie pour les libertariens de droite ou de gauche à l'interdiction pour l'Etat ou pour tout autre concitoyen de m'imposer un travail forcé, une conscription obligatoire en cas de conflit, l'expropriation d'organes non vitaux ou le don de sang obligatoire, par exemple. En bref les libertariens, même de gauche, défendent un ensemble étendu de droit sur un champ substantiel de ressources internes ». 25(*)

La propriété de soi implique donc une barrière, une bulle protectrice, qui protège l'individu contre les ingérences extérieures sur le « soi ». Elle implique« une garantie négative que les autres ne pourront pas user de ma personne sans ma permission »26(*), or il semble que ce soit la définition même de la liberté entendue dans son sens négatif.

Concevoir la « commune » propriété des ressources naturelles comme la manifestation de l'égalité, c'est clairement omettre toutes les autres formes que peut prendre celle-ci. Il s'agit en effet d'une égalité matérielle, et non pas morale, concernant les ressources et non les résultats.

Toutefois, interpréter la clause lockéenne de telle manière à prétendre l'égal propriété de tous vis à vis des ressources externes s'est introduire « une exigence structurelle d'égalité »27(*) sur la propriété des choses et ainsi réduire les inégalités qui découleraient de la seule propriété de soi. Dans le sens où elle est une contrainte structurelle sur la répartition des biens, on peut affirmer que l'égalité des ressources est une forme crédible d'égalité matérielle.

Nous ne développerons pas d'avantage les justifications concernant ces équivalences, car nous estimons que ce n'est pas là notre propos. Nous les admettons en tant que postulat théorique de notre travail, sans autre argument. Mais il nous faut également préciser ce que nous entendons par « réconcilier » liberté et égalité.

Le terme évoque une entente nouvelle entre des principes qui étaient alors en conflit ou en contradiction. Dans notre cas, cette « entente nouvelle » ne signifie pas que tout ce qui serait propice à l'un serait toujours propice à l'autre . Des tensions peuvent subsister , mais il faut que les raisons d'adopter l'égalité des ressources extérieures ne soient pas en contradiction avec les raisons qui nous poussent à valoriser la propriété de soi. En d'autres termes, il faut que nos deux principes soient en harmonie en ce qui concerne leur raison d'être.

Nous adoptons donc le terme « réconcilier » dans un sens strict, qui n'inclut aucunement une fusion mais bien plutôt une harmonie.

Notre étude est divisée en deux parties distinctes. Dans la première nous analyserons les implications théoriques découlant des principes (1) et nous nous servirons ensuite de celles-ci pour juger les diverses théories libertarienne de gauche (2). Dans chacune d'elles nous porterons toute notre attention sur deux points que nous considérons, à priori, comme des fondements instables sur lesquels repose le libertarisme de gauche, l'harmonisation des deux principes (a) et les implications internes de la propriété de soi (b).

1) Les fondements du libertarisme de gauche

1.a) Harmonisation des deux principes

Le libertarisme de gauche tente donc de concilier un principe de propriété de soi avec un principe d'égalité d'accès dans les ressources extérieures. Dans cette partie nous allons examiner les fondements et les raisons d'être de ces deux principes, cela devrait nous permettre d'évaluer la solidité théorique des prémisses du libertarisme de gauche. Nous plaiderons ici pour leur cohérence théorique, mais nous attaquerons la théorie dans le chapitre suivant en démontrant qu'aucune proposition libertarienne ne parvient à allier les deux principes jusqu'au bout du raisonnement.

Justification du principe d'égal accès aux ressources extérieures.

Ce principe, qui est le pivot du libertarisme de gauche trouve son origine, comme nous l'avons vu précédemment, dans la clause lockéenne. Locke, dans la lignée de Grotius et de Pufendorf, soutient en effet que le statut originel des ressources du monde est la propriété commune. Mais il ne suffit pas de l'affirmer, d'autres alternatives à cette conception étant possibles, il faut également lui donner une justification.

Les libertariens de gauche en disent peu à ce sujet et semblent simplement se référer à Locke. Or celui-ci, tout comme Grotius, fonde cette justification sur une autorité extérieure supérieure, sur Dieu.

Comme nous l'indique Mathias Risse dans son article  « (...)they resorted to a theistic framework in wich it makes sens to state that the crown of God's creation collectively received and thus owns the rest. »28(*) Chez Locke la propriété collective du monde est donc justifiée par une explication de type théologique, laquelle n'est pas présente chez les libertariens de gauche. Risse soutient donc, à juste raison, que les libertariens de gauche doivent trouver une nouvelle justification à la clause lockéenne. A défaut d'une explication libertarienne, Risse développe pour eux les autres justifications possibles.

La thèse d'une propriété commune peut-être soutenue, toujours selon Risse, en vertu de trois justifications différentes.

Le première étant que c'est intuitivement la plus plausible. Il serait par exemple possible de faire reposer la propriété commune des ressources sur l'idée de « fairness », dans le sens ou « It is fair that each person not injure others in pursuit of his own ends »29(*). Mais il s'agit ici de ce que Risse nomme un « mid-level common sense principles of morality »30(*) et qui transformerait le libertarisme de gauche en « philosophically shallow theory »31(*). Le statut des ressources extérieures reposerait alors simplement sur un sens commun et il n'y aurait alors pas de raison de prétendre que la clause des libertariens de gauche est plus juste que l'interprétation qu'en fait Nozick.

La seconde consiste en une justification instrumentale, soutenant que pour atteindre un certain but la propriété commune des ressources est le meilleur moyen pour y parvenir. Par exemple on pourrait soutenir que pour parvenir au plus grand bien du plus grand nombre, but utilitariste par excellence, le meilleur moyen serait d'adopter une doctrine « of equal life chance »32(*) qui se traduirait dans le concret par un égal accès aux ressources extérieures.

Selon Risse « Such view give no inherent importance to the fact that ownership is held in «common» : the common ownership thesis will be readily abandoned by defender of this views if this instrumental relationship fails to hold. »33(*) Risse passe très rapidement sur cet argument, trop rapidement pour nous convaincre, et nous y reviendrons donc un peu plus loin.

La troisième justification est que la propriété commune des ressources dérive du concept de « equal voice ». En ce sens toute personne appartenant à l'humanité a le droit d'être traitée en tant que propriétaire égal et d' avoir un droit égal dans l'accès aux ressources. On fait donc dériver la clause lockéenne d'un ensemble de droits de l'homme en tant que moyens de garantir la préservation de ceux-ci.

En vertu de cette justification« common ownership seems to be plausible only to those who hold a view that ties individuals'live together and shares out fortunes and misfortunes (..) that we owe to each other(...)»34(*). Cela implique « a very comprehensive set of rights(..)35(*) et demande que l'on accorde « a prominent role to solidarity »36(*). Il s'agit donc d'une vision normative basée sur la notion d'humanité partagée et de solidarité.

Selon Risse cette justification est profondément incompatible avec une notion de propriété de soi, qui a pour but (selon Otsuka) de garantir « a right to all of the income that one can gain from one's mind and body (including one's labour) either on one's own or through unregulated and untaxed voluntary exange with other individuals. »37(*) Le principe de propriété de soi défini comme tel exclut une conception dans laquelle les vies des individus seraient liées les unes aux autres et rejette par conséquent le fait d'accepter des restrictions afin de garantir que la vie de certains ne soit pas plus mauvaise que celle des autres.

Risse en conclut que « the set of reasons that would prompt one to endorse common ownership seem to be in deep tension with the set of reasons that would prompt one to endorse the second bit of Otsuka's right to self-ownership» .Il y aurait donc une incoherence théorique dans la théorie libertarienne de gauche.

Il en va de même d'une conception qui définit les ressources, non comme communes, mais comme non-appropriées. Par analogie à ce que nous venons d'avancer, la thèse de la non-propiété peut dériver du concept de « equal freedom » et fait appel au même sens de la solidarité.

Nous retiendrons de cet argument le fait que la clause lockéenne doit trouver une autre justification que celle d'une intervention divine, mais nous rejetons les conclusions de Risse.

Nous soutenons en effet qu'il est possible de trouver une justification de type instrumental à la propriété commune des ressources, sans pour autant que celle-ci soit une justification « passe-partout » . Notre argument est que l'égalité des ressources est le meilleur moyen pour parvenir à une propriété de soi optimale.

Cette justification a été développée par Van Parijs dans son livre  Qu'est-ce qu'une société juste ?  dans lequel il nous dit : « Au lieu d'enraciner la distribution des droits de propriété sur les objets externes dans une interprétation particulière de l'idée que la terre est à tous, elle la fonde sur un principe de maximisation de la liberté réelle pour tous. Ce n'est donc pas l'exhortation à un arbitrage avec d'autres valeurs, comme l'égalité ou l'efficience, mais bien au nom de la liberté même que cette position a pu être défendue contre la critique des libertariens. »38(*)

Cet argument, qui perçoit l'égalité comme un moyen de parvenir à la liberté, se base sur la distinction entre liberté formelle et liberté réelle, entre le droit à la liberté et la capacité réelle de cette liberté. Car « pour que j'aie la liberté de faire ce que je veux de ma vie(...) il ne suffit en effet pas que j'aie le droit de faire cela, étant pleinement propriétaire de moi-même. Il faut encore que j'aie le pouvoir de la faire, du fait que j'ai accès à suffisamment de ressources pour pouvoir effectivement réaliser ce que je désire. »39(*) En d'autres termes la liberté en tant que propriété de soi est aussi « une question de moyens »40(*) , lesquels sont donnés par la propriété commune des ressources extérieures.

Avec cette justification instrumentale41(*), il nous est donc possible d'affirmer que les raisons qui nous poussent à endosser la propriété commune des ressources extérieures sont ainsi en parfaite harmonie avec les raisons qui nous poussent à défendre un principe de la propriété de soi, les une et les autres consistant à garantir aux individus une pleine propriété d'eux-mêmes. En conséquence de quoi nous rejetons l'argument de Risse et nous estimons que les fondements du principe d'égal accès aux ressources extérieures sont tout à fait cohérents et légitimes.

Implications théoriques

Nous avons donc établi une cohérence concernant les fondements du libertarisme de gauche, mais cette entreprise ne restera pas sans conséquence. En postulant que la propriété commune des ressources est légitime en tant que condition nécessaire à la réalisation effective de la propriété de soi, on établit en effet une hiérarchie entre les deux principes.

Le premier, la propriété de soi, est dominant et inconditionnel, tandis que le second, la propriété commune des ressources externes, est subordonné et n'a de sens que s'il permet une réalisation plus effective du premier principe.

Il n'est certes pas possible de réconcilier liberté et égalité dans toutes les applications pratiques qui peuvent se poser et il est même très probable que certaines situations imposent un choix entre l'un et l'autre. Nous ne cherchons donc pas une formule magique, mais une théorie qui mette nos deux principes en harmonie en ce qui concerne leur raison d'être et leur but. En vertu de l'argumentation développée dans la partie précédente, nous pouvons dire que c'est le cas du libertarisme de gauche. Toutefois pour que ce soit réellement le cas, il faut que lorsque l'on se retrouve dans cette situation de choix, ce soit le principe de la propriété de soi qui soit valorisé. C'est paradoxalement le seul moyen de maintenir une cohérence entre les deux principes.

Pour réconcilier liberté et égalité, il faut donc comprendre la propriété commune des ressources comme une condition nécessaire à la propriété de soi mais il faut également être prêt à sacrifier le premier au nom du second, sans quoi la théorie serait d'avantage « de gauche » que « libertarienne ».On se retrouve donc avec un ordre fixe, qui nous oblige à écarter toute proposition qui valoriserait la propriété commune des ressources au détriment de la propriété de soi. C'est ce que nous appellerons « l'exigence de cohérence ».

1.b) Implication interne de la propriété de soi

Le problème de l'équilibre entre les deux principes ne s'arrête toutefois pas ici. S'il est vrai que le principe de propriété de soi doit être dominant et que l'égal partage des ressources doit lui être subordonné, il ne faut toutefois pas que le premier aspire totalement le deuxième. Or la propriété de soi est un principe fort, qui a tendance à occuper tout l'espace sans en laisser pour d'autres principes. La question du paradoxe « de la propriété de soi universelle » est à ce titre éclairante. Le principe est tellement fort qu'il aboutit dans ce cas à sa propre négation.

Nous ne pouvons accepter que le libertarisme de gauche soit anéanti par une propriété de soi trop forte, qui ne laisse aucune place au partage des ressources. Si tel était le cas, le terme « de gauche » serait usurpé.

Il semble que le principe fondamental de la propriété de soi soit en effet confronté à un problème qu'il a lui même créé, lequel peut se résumer dans la question formulée par Sperenta Dimitru : « Si nous sommes propriétaires de nous-mêmes (...) comment se fait-il que nos enfants, engendrés et élevés par nos efforts et avec nos propres ressources, finissent par être propriétaire d'eux-mêmes ? »42(*). C'est ce que Steiner nomme « le paradoxe de la propriété de soi universelle » et que l'on peut synthétiser de la manière suivante :

1) « Il est logiquement possible que toute personne soit originellement propriétaire d'elle-même. »

2) « Les fruits d'une personne propriétaire d'elle-même lui appartiennent. »

3) « Toute personne est fruit du travail d'autres personnes »

4) « Donc, il est logiquement impossible que toute personne soit originellement propriétaire d'elle même »43(*)

Le premier a avoir soulevé cette incohérence est Robert Filmer, qui tentait de justifier la monarchie de droit divin. Selon lui, « Si Adam a reçu de Dieu le dominion sur lui et sur sa femme et ses enfants, ainsi que sur la terre entière, personne ne peut revendiquer quoi que ce soit sauf en vertu d'une donation d'Adam lui-même »44(*).

Locke, très attaché à la propriété, a tenté de répondre à cette critique en expliquant pourquoi « les enfants ne peuvent pas être une simple pièce du patrimoine de leur parent »45(*). Cette explication reste, comme à son habitude, dans un cadre théologique. Ainsi « les enfants sont ouvrages de la divinité  et que par conséquent, les parents s'en occuperont non pas comme de leur propriété mais par obligation à l'égard de cette divinité. »46(*)

Le problème est qu'une fois épuré de la connotation religieuse, seule la critique reste valable. Il est en effet possible de soutenir que si les ancêtres étaient propriétaires d'eux-mêmes et du fruit de leur travail, et que leurs enfants sont en effet le fruit d'un travail, les générations futures ne sont par conséquent pas propriétaires d'elles-mêmes. A contrario l'explication de Locke s'effondre.

Une fois encore les libertariens de gauche sont contraints à retravailler les prémisses de leur théorie afin de la rendre cohérente dans un monde où les références théologiques ne font plus foi .

Sperenta Dumitru estime à ce titre qu'il est nécessaire de se concentrer sur le rapport entre les agents et d'« élaborer du point de vue normatif ces prémisses, en montrant ou bien qu'il n'y a pas de propriété sur les enfants (...) ou bien que cette propriété est limitée. »47(*) Pour cela, il faudrait donc démontrer que la procréation n'est pas un travail ou du moins pas le seul travail des parents. Or, comme le dit Bernard Shaw, « le cas le plus clair du monde où une personne produit elle-même quelque chose, par son propre labeur douloureux, prolongé et risqué est celui d'une femme qui produit son enfant »48(*). Il semble en effet que le cas de la procréation soit un exemple paradigmatique de l'auto production et que si l'on le rejette de la propriété de soi, aucun bien ne pourra y figurer. Elle ressemble à ce titre au célèbre exemple de Otsuka où quelqu'un produit un pull avec ses propres cheveux et en est donc pleinement propriétaire49(*).

Lawrence Becker50(*) propose une alternative à cette impasse, en travaillant non pas sur le prémisses mais sur le principe même. Il estime en effet qu'il faut faire la part des choses, comme le faisait Locke, entre le principe premier et ses dérivés.

Ainsi « le droit sur les fruits de son travail reste secondaire, étant dérivé de la propriété de soi. Or lorsque ce droit fait noyer la propriété dans la contradiction, le premier moyen pour la sauver serait de rejeter le droit sur les fruits de son travail toutes les fois où il entre en conflit avec la propriété de soi. »51(*). C'est à nos yeux le seul moyen d'obtenir une propriété de soi cohérente, qui soit conciliable avec le principe d'égalité des ressources externes.

Le tableau qui se dessine est donc complexe. L'équilibre entre les deux principes est en effet fragile, et pour le maintenir, nous soutenons que le principe de propriété de soi doit être toujours dominant, mais qu'il doit être parfois limité. Il doit être  dominant , lorsqu'il est en balance avec l'égalité des ressources (1.a), et il doit être limité, lorsqu'il n'est pas dans la situation précédente et que ses dérivés le plonge dans la contradiction (1.b).

Les théories que nous allons maintenant passer en revue devront par conséquent n'être ni trop libertariennes, ni trop de gauche.

2) De la cohérence entre fondement théorique et réalisation pratique

Les différentes formes du libertarisme de gauche

Le libertarisme de gauche propose un partage équitable des ressources naturelles. Cette proposition n'aurait pas posé de problème si nous étions à l'aube de l'histoire humaine, mais dans les sociétés contemporaines presque toutes les ressources sont appropriées. Dans un monde de rareté, les libertariens de gauche doivent donc trouver un substitut plausible au partage, que cela soit par le consentement, la location, ou la compensation. Ces modalités d'appropriation / utilisation découlent du statut donné aux ressources externes, lequel varie d'une forme de libertarisme de gauche à l'autre52(*).

La forme primaire du libertarisme de gauche postule que les ressources externes sont collectives, elles sont propriétés de tout les hommes, lesquels sont donc copropriétaires. Ainsi « les ressources naturelles sont la propriété conjointe des membres de la société en ce sens que l'autorisation à les utiliser, ou à se les approprier, est déterminée par un processus spécifié de décision collective » 53(*). Cette décision collective peut prendre différentes formes, comme la décision à la majorité ou comme (comme le soutien Grunebaum) à l'unanimité.

Il est également possible de définir les ressources externes comme des ressources communes, dans le sens où chacun a un droit égal à les utiliser sans engager une procédure de décision collective. Cette conception des ressources externes dérive de Grotius et de sa définition concernant les biens communs. Ce dernier soutient en effet dans « Du droit des gens » qu'en absence d'accord « les agents sont autorisés à utiliser les ressources naturelles selon des règles spécifiées d'usage public, mais qu'ils n'ont pas de droits exclusifs d'utilisation (...). »54(*).

Une autre approche postule que les« agents sont autorisés (...) à s'approprier des ressources naturelles non encore appropriées sans la permission d'autrui, mais s'ils le font, ils contractent certaines obligations.(...)»55(*).

Les ressources externes sont ici conçues comme non-appropriées, et non pas communes ou collectives, et leur acquisition doit être guidée par des contraintes morales. C'est le cas du libertarisme de type géorgiste56(*) , qui postule, comme nous le dit Peter Vallentyne, que : « les agents sont autorisés à s'approprier des ressources naturelles non encore appropriées tant qu'ils versent à un fond social la valeur concurrentielle des droits qu'ils réclament. »57(*). C'est de toute évidence l'approche dominante, dont nous prendrons pour représentant l'auteur belge Van Parijs.

Une variante du libertarisme géorgiste est celui de la taxation complète des avantages, comme précédemment les individus qui s'approprient des ressources doivent verser une compensation au fond social, mais cette compensation est ici en relation avec les avantages personnels non-choisis. Ainsi ceux qui peuvent tirer plus de profit de leur ressource de par leurs talents naturels doivent payer plus de taxe que les moins capables. Cette taxe doit être inférieure à 100 % afin de stimuler l'utilisation optimale des ressources. On considère donc ici les talents personnels, en tant que patrimoine génétique, comme ressources collectives. Le canadien Hillel Steiner compte parmi les défenseurs de cette approche58(*).

Nous allons dans la suite de ce travail soumettre chacune de ces approches à nos deux exigences théoriques, et pour être cohérente, une théorie devra donc passer successivement nos deux « tests ». L'ordre de ceux-ci est fonction de l'importance que nous lui accordons, et si l'une des théories venait à échouer au premier, nous ne prendrons pas la peine de la soumettre au second. Nous estimons en effet que le problème de la hiérarchie entre les principes est plus important que la résolution du paradoxe, car il est au coeur du libertarisme de gauche et ne concerne pas la validité du libertarisme en général.

2.1) Harmonisation des deux principes

Notre première exigence théorique prend donc la forme logique suivante :

1) Thèse conditionnelle : Propriété de soi et égalité des ressources sont compatibles SI l'on conçoit le deuxième comme un moyen de maximiser la propriété de soi.

2) Implication : Le principe de propriété de soi est fondamental et l'égalité des ressources est un principe qui a une valeur instrumentale indexée au premier.

3) Conclusion : Pour qu'une théorie libertarienne réconcilie liberté et égalité, il faut que le rapport soit tel que décrit ci-dessus, elle doit donc être prête à valoriser la propriété de soi au détriment de l'égalité des ressources dans les situations où les deux entreraient en conflit.

Il semble que de nombreuses théories qui se prétendent libertariennes de gauche ne parviennent pas à respecter ces contraintes théoriques et qu'elles cèdent trop facilement à l'attrait égalitariste que représente l'égalité des ressources.

De facto, nous pouvons éliminer de notre cadre les théories qui refusent toute appropriation individuelle, car elles valorisent la propriété des ressources au détriment de la propriété de soi. C'est le cas des théories qui ont pour postulat la propriété collective ou la propriété commune.

Dans le premier cas, la  propriété collective des ressources se traduit en effet par « un processus spécifié de décision collective » 59(*), qui impliquerait que « ...personne n'aurait le droit de faire quoi que ce soit (rester debout dans lieu donné, manger une pomme, ou même respirer) sans l'autorisation des autres membres de la société(...) » étant donné que « chaque action exige l'utilisation de ressources naturelles (l'occupation d'un espace, par exemple)(...) » 60(*).

Dans le second cas, avec les ressources communes, l'utilisation de celles-ci est soumise à des règles spécifiées d'usage public et il n'existe aucun droit d'appropriation exclusif. Plus besoin de l'autorisation d'autrui donc, mais personne n'a de droit de propriété permanent. Les agents « sont autorisés à utiliser les ressources naturelles de façons variées (..) tant que d'autres ne les utilisent pas à ce moment (...) on a le droit d'utiliser une ressource, mais dès que l'on cesse de l'utiliser, on n'a plus le droit d'empêcher les autres de les utiliser »61(*).

D'une manière générale, on comprend facilement que ni l'une ni l'autre ne permettent une propriété effective, car elles s'appuient toutes deux sur une gestion collective des ressources (location, consentement) qui ne permet pas d'appropriation individuelle unilatérale.

La question de l'héritage

Pour ce qui est des théories acceptant l'appropriation individuelle, , tel que celles de Van Parijs et de Steiner, elles ne sont pas fondamentalement en désaccord avec notre postulat théorique. Elles respectent la propriété de soi et tentent de la maximiser par un partage équitable des ressources naturelles (ou une compensation si cela est impossible).Nous devons donc aller plus loin dans notre raisonnement et tenter de le mettre dos au mur par des exemples paradigmatiques.

La question de l'héritage est à ce titre pertinente, car « le débat est vraiment binaire »62(*), soit l'héritage est injuste et moralement condamnable, soit il est juste et les inégalités qui en découlent le sont également. Elle met en avant une situation de choix et « oblige à fixer une priorité radicale entre le principe de propriété de soi et l'égalitarisme des ressources. »63(*) .

Le droit de léguer une partie de ses biens fait en effet partie intégrante du principe de propriété de soi, étant donné que celui implique « (...)un droit entier de transférer les droits qu'ils ont à d'autres (...) »64(*) .

Et si le droit de recevoir n'est pas une question qui concerne la propriété de soi (il ne s'agit pas de la propriété de l'individu), il nous paraît difficilement acceptable de concevoir l'un sans l'autre, car «  (...) si celui ou celle à qui on souhaite donner n'a pas le droit de recevoir, a-t-on vraiment le droit de donner ? »65(*).Estimant donc que le droit de recevoir et indissociable du droit de donner, et que la distinction entre légataire et héritier est non pertinente, nous considérons donc l'acceptation de l'héritage comme une condition sine qua non au respect de la propriété de soi.

En tant que théories libertariennes de gauches, les propositions que nous allons étudier devraient donc valoriser le principe de propriété de soit et considérer l'héritage comme légitime.

Si elles ne le font pas, elles doivent donner une justification légitime à ce rejet. A nos yeux et en vertu de ce que nous venons d'avancer, cette justification éventuelle ne peut reposer que sur le statut de l'héritage et des biens qui sont concernés par ce dernier. Pour que ceux-ci relèvent du domaine de la propriété de soi, il faut en effet qu'ils soient conformes aux conditions de l'appropriation légitime explicitées au début de ce travail, soit ils doivent être le fruit du travail de la personne et non de ressources naturelles. En d'autres termes les biens en question doivent être considérés comme des biens internes, et non comme des biens externes soumis à la clause lockéenne. Contester ce statut est la seule manière crédible d'un point de vu libertarien de gauche de rejeter l'héritage.

C'est justement ce que fait Hillel Steiner, qui refuse le droit d'héritage en se fondant sur le statut des biens concernés par ce derniers. Pour ce faire, il «  (..) part d'une différence juridique fondamentale entre un don inter vivos et un legs. »66(*)Le premier, la donation, est en effet effectué par une personne vivante, tandis que le second, la succession, concerne une personne défunte. Or si Steiner estime que le don entre personne vivante est totalement légitime, il postule à l'inverse que l'on ne peut pas accorder de droit à quelqu'un qui n'est plus et que « dans le cas d'un legs, il est impossible de déterminer qui détient le droit, c'est-à-dire le pouvoir de léguer.»67(*).

Suivant ce raisonnement, les personnes mortes n'ont plus de droit, la propriété de soi n'a plus de raison d'être et il est légitime de considérer leurs biens comme des ressources naturelles communes à tous .Dès lors "les biens qu'un décès laisse sans propriétaire sont assimilables à des ressources naturelles, et donc intégralement taxables"68(*)

Cet argument , qui provient de la philosophie du droit, nous semble acceptable vis à vis de notre exigence de cohérence, dans la mesure où il s'attaque aux prémisse du problème de l'héritage et permet ainsi à Steiner de rejeter l'héritage sans pour autant empiéter sur le principe de propriété de soi.

Van Parijs, quant à lui, fait parti des nombreux libertariens qui estiment cette distinction juridique « totalement impertinente »69(*). Il refuse également l'héritage (et les dons), mais pour des raisons très différentes, qui sont comme nous allons le voir en profond désaccord avec nos postulats théoriques.

Comme de nombreux libertariens de gauche, Van Parijs ne parviens pas à résister à l'attrait égalitariste de sa théorie. Face à la question de l'héritage, il dérive en effet d'une conception profondément anti-conséquentialiste, celle du libertarisme, à une conception conséquentialiste qui a pour but la réduction des inégalités.

* 2 Robert Nozick « Anarchy, State and Utopia »,, New York, Basic Books, 1974, p.29.

* 3Ibid p.31

* 4 Ibid p.33

* 5 Jonh Locke, «Essai sur le pouvoir civil », tra. Par Jean-Louis Fyot, Presses Universitaires de France, 1953. Chap. VIII

* 6 Ibid. Chap IX

* 7 Ibid

* 8 nommé « proviso » par Robert Nozick dans « Anarchy, State and Utopia »

* 9 Locke II.33

* 10 Michael Otsuka «Libertarianism without inequality», Oxford, Oxford University Press, 2003,p22.

* 11 Michael Otsuka« Comment être libertarien sans être inégalitaire » in Raison politique No 23, 2006, pp.9-22.

* 12Voir l'exemple qui illustre cette interprétation en page 7

* 13 Jean-Fabien Spitz «Le libertarisme de gauche: l'égalité sous condition de propriété de soi» in Raison politique, n.23-2006/3,p.1.

* 14 voir Robert Nozick « Anarchy, State and Utopia »,, New York, Basic Books, 1974, p.49.

* 15 Robert Nozick « Anarchy, State and Utopia »,, New York, Basic Books, 1974, p.33

* 16 Certains libertariens de gauche les considèrent plutôt comme communes, ou encore non-appropriées. Mais c'est là une question de détail, dont nous ferons abstraction pour le moment.

* 17 Michael Otsuka« Comment être libertarien sans être inégalitaire » in Raison politique No 23, 2006, pp.9-22.

* 18 Il est ici important de noter que le libertarisme de gauche, qui postule des conditions d'appropriations très contraignantes, prévoit des compensations dans le cas ou celles-ci ne seraient pas respectées, alors que chez Nozick, où les conditions sont plus facilement réalisable, il n'y a pas d'entre deux : soit l'appropriation est légitime et aucun transfère ne peut-être justifiés, soit l'appropriation est illégitime et le propriétaire perd ses droits de propriété.

* 19 ibid.

* 20 FRIED Barbara « Left-Libertarianismus. A Review Essay »,in Philosophy and Public Affairs, Vol.32, No 1, pp.66-92.

* 21 Peter Vallentyne «  Le libertarisme de gauche et la justice »

* 22 FRIED Barbara « Left-Libertarianismus. A Review Essay »,in Philosophy and Public Affairs, Vol.32, No 1, pp.66-92.

* 23 Voir Magnus Jedenheim-Edling «The compatibility of Effective Self Ownership and Joint World Ownership» in The journal of Political Philosophy: Volume 13, Number 3, 2005, pp.284-204

* 24 Barbara Fried, « Left-Libertarianismus. A Review Essai » in Philosophy and Public Affairs, Vol.32, No 1, pp.66-92.

* 25 Axel Gosseries «Libertarisme de gauche et Hobbesianisme de gauche»

* 26 Jean-Fabien Spitz «Le libertarisme de gauche: l'égalité sous condition de la propriété de soi»

* 27 Ibid.

* 28Mathias Risse« Does Left-Libertarianismus Have Coherent Foundations ? », in Politics, Philosophy and Economics, No 3, 2004, pp.331-365.

* 29 Ibid

* 30 Ibid

* 31 Ibid

* 32 Ibid,p27

* 33 Ibid,p.28

* 34 Ibid

* 35 Ibid

* 36 Ibid

* 37 Ibid

* 38 P.Van Parijs,« Qu'est-ce qu'une société juste ? », Paris, Edition du Seuil,1991, p.212.

* 39Ibid. p.187

* 40Ibid, p.225

* 41 A noter que cette justification instrumentale est indépendante du concept fortement contestable de « liberté réelle ». Elle était d'ailleurs déjà présente chez Locke, bien que caché par les références théologiques.

* 42 Speranta Dumitru « Steiner et la propriété des ressources génétiques »

* 43 Ibid p.149

* 44 Sir Robert Filmer, «  Patrircha ou le pouvoir naturel des rois », trad. De l'angl. Par Michael Biziou, Cloas Duflo, Hélène Pharabod, Paris, l'Harmattan, 1991.

* 45 Speranta Dumitru « Steiner et la propriété des ressources génétiques »

* 46 ibid.

* 47 ibid.

* 48 George Bernard Shaw, « The Intelligent Woman's Guide to Socalism and Capitalism » New Brunswick, Transaction Books, 1984, p.21.

* 49 voir Michael Otsuka «Libertarianism without inequality», Oxford, Oxford University Press, 2003,p.18.

* 50Voir Becker Lawrence « Property Rights. Philosophical Fondation». P.38

* 51 Speranta Dumitru « Steiner et la propriété des ressources génétiques »p.151

* 52 Nous en avons jusqu'à présent fait abstraction afin de simplifier notre discussion.

* 53Peter Vallentyne « le libertarisme de gauche et la justice » in Revue économique, Vol. 50, No. 4, Economie normative (1999), pp. 859-878

* 54 ibid.

* 55 ibid.

* 56 éponyme de Henry George,

* 57 ibid.

* 58 C'est le cas également de Peter Vallentyne.

* 59Peter Vallentyne « le libertarisme de gauche et la justice » in Revue économique, Vol. 50, No. 4, Economie normative (1999), pp. 859-878

* 60 ibid.

* 61 ibid.

* 62 Geert Demuijnck «  Les libertariens de gauche et la question de l'héritage »

* 63 ibid.

* 64 Peter Vallentyne «  Le libertarisme de gauche et la justice »

* 65 Geert Demuijnck «  Les libertariens de gauche et la question de l'héritage », p.136

* 66 Geert Demuijnck «Les libertariens de gauche et la question de l'héritage » in Raison politique, n.23, p.137

* 67 Ibid.

* 68 VAN PARIJS Philipe,« Qu'est-ce qu'une société juste ? »,Paris, Edition du Seuil,1991, p.33

* 69 Geert Demuijnck «Les libertariens de gauche et la question de l'héritage » in Raison politique, n.23, p.136

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