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Léon Harmel et l'usine chrétienne,ancêtre des comités d'entreprises


par YVES LAURENT KOUAME
POITIERS - MASTER II HISTOIRE DU DROIT 2016
  

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A. L'OCTROI D'UN JUSTE SALAIRE À L'OUVRIER

Citant un passage de l'ouvrage Le cahier des pauvres, Paul Leroy-Beaulieu déclare que les principales exigences populaires demandent que le salaire ne soit pas « froidement calculé d'après les maximes meurtrières d'un luxe effréné ou d'une cupidité insatiable »77(*). En effet le libéralisme crée une plaie dans le monde ouvrier en particulier et dans le monde du travail en général avec ses principes dont celui de la libre concurrence. Ce principe a de graves conséquences sur le salaire de l'ouvrier. Cependant il n'est pas le seul à en souffrir car aussi bien les patrons que les ouvriers subissent les affres du libéralisme ainsi que le rappelle Léon Harmel qui affirme que la libre concurrence est un danger à la fois pour les patrons que pour les ouvriers78(*).

Elle constitue un danger pour les patrons car face à la libre concurrence ou à la concurrence étrangère, les entreprises de second ordre sont obligées de fusionner pour donner naissance à des entreprises de premier ordre. C'est là, la seule condition pour résister79(*). Il s'agit d'une condition de vie ou de mort pour les entreprises. Cependant ces modifications ne sont pas sans conséquences sur les ouvriers. Dans un contexte où le règne du laisser faire est absolu et la libre concurrence encouragée, les entreprises pour tenir financièrement sont obligées d'abaisser les salaires des ouvriers pour être plus compétitives face à leurs concurrents. De là nait l'idée du travail-marchandise, or toute source de prospérité commerciale étant dans les plus bas prix de la marchandise, les salaires des ouvriers vont être tirés vers le plus bas. Les ouvriers ne sont plus serfs, ni esclaves comme par le passé mais ils sont désormais esclaves de la misère80(*).

L'Église à travers ces hommes ne cesse de dénoncer ce système inique, infâme. Le cardinal Couillé recommande aux patrons le salaire suffisant pour les ouvriers, la modération des bénéfices pour eux. Tout cela au nom de leurs devoirs de justice et de charité81(*). Hamel avant lui a déjà dénoncé le système libéral qui a engendré selon lui « l'égoïsme le plus profond » avec la loi de l'offre de la demande qui est devenue la seule règle de convention entre le maitre et l'ouvrier82(*). Il dénonce cela avec véhémence car pour lui le salaire ne peut être une marchandise, il défend pour l'ouvrier un salaire équitable. Pour lui, le salaire équitable c'est celui qui permet de nourrir l'ouvrier qui le reçoit. Car dans certaines contrées un ouvrier qui se trouve en concurrence avec plusieurs autres est obligé de baisser son salaire jusqu'à vil prix, salaire qui au demeurant ne peut pas suffire à nourrir sa famille. C'est pour cela qu'Harmel s'évertue à appliquer au sein du Val une politique de salaire qui soit en accord avec ses principes83(*). Sa politique salariale peut être appréciée sur le mode de rémunération et aussi sur le taux de rémunération.

Concernant le mode de rémunération, il en distingue trois modes : la coopération ou la participation aux bénéfices, le travail à la tache et le travail journée.

Il déteste les sociétés coopératives ou la participation aux bénéfices car il trouve que c'est le « rêve des communistes ». Il s'indigne contre ce genre d'entreprise dans laquelle « tout le monde est patron »84(*). Elle lui parait utopiste car dans son entendement, il est impossible de demander aux hommes ordinaires les vertus que nécessite la coopération. Ces vertus qui sont : l'assiduité, l'esprit de justice, l'honnête, l'habileté qui peuvent être retrouvées seulement à son avis dans les ordres religieux. C'est pourquoi il trouve que la coopération a une apparence séduisante mais un caractère pratique difficile à réaliser. Pour un pragmatique tel Harmel ce mode de rémunération ne vaut donc pas la peine.

Concernant le travail à la tache, il constate son universalisation mais il en décrit les inconvénients à la fois sur les entreprises et sur les ouvriers. Ces inconvénients résident dans le fait qu'il est un mode de rémunération à la fois « mauvais pour la perfection du travail » et « dangereux pour la santé des ouvriers »85(*). Il est mauvais pour la perfection du travail car les ouvriers qui veulent l'améliorer leur maigre salaire réalisent plusieurs pièces la journée ce qui rejaillit sur la qualité du travail. Il est dangereux pour la santé des ouvriers car en voulant réaliser plusieurs pièces à la journée, ils accroissent leurs horaires et leurs charges de travail ce qui peut nuire à leur santé.

Par ailleurs l'un des autres inconvénients du travail à la tache réside dans les gains irréguliers du salaire car l'ouvrier qui se trouve dans l'incapacité soit pour cause de maladie ou d'un autre cas d'empêchement de réaliser son travail voit son salaire baisser. Il n'assure pas donc une sécurité à l'ouvrier. Raison pour laquelle il est rejeté dans les règlements des anciennes corporations. Et raison pour laquelle Harmel le rejette aussi dans sa corporation du val-des-bois.

Le dernier mode de rémunération est le mode de rémunération fondé sur l'alliance du prix à la journée, du prix à la tâche avec des primes sagement combinés qui encouragent l'ouvrier dans son travail tout en conservant au salaire une régularité suffisante. Ce supplément de salaire est perçu sous forme au bout du mois, de la quinzaine ou de la huitaine. Ce système a l'avantage d'offrir le stimulant du travail à la tache sans pour autant perdre les avantages du prix à la journée. C'est ce mode d'application plus favorable à l'ouvrier qui est appliqué au sein de la corporation chrétienne86(*).

Au niveau du taux du salaire, selon sa vision de faire cesser le prolétariat, il met en place au sein de la corporation une politique avec des taux de salaires assez avantageux pour ces ouvriers. C'est pourquoi son usine ne connait pas le prolétariat. Cette affirmation s'appuie sur le témoignage des « anciens » du Val. Tous sont unanimes sur le fait de leur satisfaction en tant qu'ouvriers du Val durant la période antérieure à 1914. Ils déclarent que jamais la direction du Val n'a considéré la main d'oeuvre comme une marchandise soumise aux aléas de la conjoncture87(*). Les ouvriers du Val n'ont pas donc la crainte d'être licenciés à chaque crise économique ou à chaque événement conjoncturel. Cette sécurité de l'emploi les différencie des autres ouvriers soumis au prolétariat. M. Harmel met en pratique sa politique du juste salaire dans son usine au grand avantage de ses ouvriers. Au sein de l'usine chrétienne, les taux de salaire sont analogues à ceux des usines voisines. Car au début de la IIIe république dans les années 1870, le taux de salaire pour un ouvrier dans le textile à Reims est de 4,50 francs quotidiennement. Pour les ouvrières, ce taux s'élève à 2 francs en moyenne. Au Val ce taux est de 4 francs pour les hommes et de 1,75 pour les femmes. Ce taux plus bas au Val par rapport à Reims se justifie par le fait que le Val est situé en campagne ce qui donne un avantage comparatif aux ouvriers du Val. De plus Léon Harmel institue le principe de la Caisse de famille qui consiste à prévoir une réserve alimentée par les seuls patrons et qui permette de verser le complément aux familles dont le gain n'atteindrait pas le minimum jugé indispensable. Il ne s'agit donc pas de supplément familial, mais d'un complément familial de salaire. Il s'agit d'un complément familial car il est versé à condition que les ressources familiales n'atteignent pas un minimum décent pour faire vivre une famille. Il va sans dire que les familles dont les ressources dépassent ce minimum ne bénéficient pas de ce complément. À cette nuance près, il semble bien exact que Léon Harmel soit le principal initiateur des allocations familiales (le principe de la péréquation n'ayant été trouvé que plus tard par Romanet). Parlant du salaire familial, il écrit en 1895 : « Nous ne prétendons pas que ce minimum suffise, mais seulement qu'il empêche la misère noire. » Ainsi, il met en application dans son usine ses idées sur le salaire juste et équitable et de fait participe à lutter contre le paupérisme. Quid de la question de l'emploi au Val ?

* 77 LEROY-BEAULIEU (P.), La question ouvrière au XIXe Siècle, Paris, Charpentier et Cie, 1872, p. 18.

* 78 HARMEL (H.), La démocratie chrétienne, Paris, X.Rondelet et Cie, 1897, p. 19.

* 79 LEROY-BEAULIEU (P.), op. cit. p. 30.

* 80 PECQUEUR (C.), Économie sociale des intérêts du commerce de l'industrie, Paris, Desessart, 1839, p. 105.

* 81 Christianisme et monde ouvrier, p. 42.

* 82 HARMEL (L.), Manuel de corporation Chrétienne, p. 21.

* 83 Ibid., p. 251.

* 84 Ibid. p. 252.

* 85 HARMEL (L.), ibid., p. 253.

* 86 HARMEL (L.), ibid., p. 49.

* 87 TRIMOUILLE(P.), op. cit. p. 115.

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