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Léon Harmel et l'usine chrétienne,ancêtre des comités d'entreprises

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par YVES LAURENT KOUAME
POITIERS - MASTER II HISTOIRE DU DROIT 2016
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B. UN DÉSIR ARDENT DE MAINTENIR L'OUVRIER DANS L'EMPLOI

André Guesclin fait remarquer à juste titre que l'existence des ouvriers au XIXe siècle est soumise aux variations cycliques de l'activité économique et à des chômages récurrents88(*). D'où une grande précarité de l'emploi dans le monde ouvrier. L'ouvrier dont le salaire dérisoire ne peut permettre aucune épargne tombe donc dans la misère dès son licenciement. C'est en cela que Léon Harmel fait remarquer que le travail est d'un intérêt majeur pour l'ouvrier, c'est une question de vie ou de mort, de joie ou de désespoir, d'aisance ou de misère89(*).

Le dirigeant du val en a bien conscience lui qui a, par le contact avec la classe ouvrière, saisi les maux dont elle souffre. Il essaie de remédier à ces maux avec la corporation chrétienne. À cette corporation il laisse le soin de placer en première ligne de son action le grand intérêt de ses membres en établissant partout des centres de protection pour le travail90(*). Ces établissements doivent jouer le rôle de bureau de placement pour les travailleurs chrétiens afin que ceux-ci ne manquent point de travail. Il faut à tout prix éviter aux chrétiens « la misère par excellence qu'est le chômage ». Il montre par là tout son attachement à la défense de l'emploi de l'ouvrier pour lui éviter de tomber dans le paupérisme.

En homme de parole, il n'hésite pas à conserver dans leur emploi les ouvriers du Val malgré l'incendie qui ravage le Val le 13 septembre 187491(*). Il continue de payer le salaire de ses ouvriers comme lors des périodes de chômages partiels que connait l'usine du fait des machines. Cette capacité de donner le salaire à des ouvriers qui ne travaillent pas est un fait tout à fait exceptionnel pour les ouvriers de la région mais c'est ordinaire pour les travailleurs du Val habitués à la générosité du « bon père ». En effet comme il l'affirme lui-même : « Les commotions politiques, la révolution de 1848 et les événements de 1870-1871 n'ont pas atteint nos ouvriers, ni ralenti notre travail. » comment expliquer cette résilience de l'usine chrétienne malgré les crises ?

Harmel l'explique par la providence divine car selon lui s'il a eu la capacité de garder les travailleurs dans l'emploi pendant ces périodes noires pour l'économie française cela est essentiellement « grâce à Dieu seul »92(*). Derrière cette modestie se cache une grande prévoyance. Dans les périodes de vaches grasses c'est-à-dire dans les périodes de prospérité, il fait des réserves pour les périodes de crises économiques. Mais comme il le dit, il faut un très grand sens chrétien pour tempérer le luxe et l'amour des richesses93(*). Ce n'est pas évident pour tous les patrons de faire des réserves en période de profit pour leur entreprise afin de garder dans leur emploi les ouvriers dans les périodes de récession de l'activité de leur entreprise. Seul un très grand esprit chrétien peut amener un patron à faire preuve de telle générosité. Conscient de cela Harmel encourage tous les patrons à ne pas rester indifférent devant le fléau que constitue le chômage, ils doivent mettre tout en oeuvre comme l'industriel du Val pour le prévenir. Telle est la mission de la corporation chrétienne, servir d'exemple aux autres industriels d'une possibilité de mettre fin à la précarité de l'emploi dans la classe ouvrière.

Léon Harmel affirme d'ailleurs qu'il a résolu ce problème de précarité de l'emploi au Val car les ouvriers savent qu'ils ne sont pas des instruments dont on se débarrasserait le jour où un trop long usage dans les usines aura diminué la puissance94(*). Au contraire ils savent qu'au Val ils seront à l' abri du besoin durant leur vieillesse. Ils ne sont pas concernés par les inquiétudes de leurs collègues des autres usines. À ce titre, on peut dire que la corporation chrétienne a vaincu le prolétariat grâce à des institutions comme la caisse de secours qui jouent le rôle de caisse de chômage95(*). Ces propos sont vérifiés par les chiffres que nous donnent Pierre Trimouille dans la biographie qu'il dresse sur Harmel.

Selon Trimouille malgré la grave crise que connait l'industrie française durant la période de récession économique que connait la France lors de la période 1873-1895,tout se passe au Val comme si de rien était. Les chiffres des effectifs de personnes ouvrières passent de 404 personnes en 1878 à 678 personnes à la fin 189996(*). Ces effectifs sont même à doubler si l'on veut prendre en compte les personnes travaillantes au Val mais non enregistrés dans les effectifs comme les apprentis. La politique de Léon Harmel est donc conforme à ce qu'il enseigne. À savoir maintenir à tout prix l'ouvrier malgré les situations de crises.

Toutefois durant la crise qui secoue l'industrie lainière en général de 1895 à 1900, Harmel est obligé la mort dans l'âme de se séparer de certains de ses ouvriers. On peut constater cela par une analyse de la caisse de secours. Les versements qui lui sont faite par les patrons en 1896 sont de 1 895 francs, ce chiffre grimpe à 20 390 francs en 1900, se stabilise à 17 876 francs en 1901 et retombe à 6 917 en 190397(*). Ces chiffres montrent l'effort fait par les patrons du Val pour ne pas laisser les ouvriers au chômage, sombrer dans la misère comme cela est malheureusement le cas dans d'autres entreprises à la moindre période de crise économique. L'analyse fait par Trimouille montre que durant cette période de grave crise au Val, les familles sont ménagées. Seul les célibataires hommes et femmes sont débauchés. Les femmes célibataires qui constituent la moitié du personnel féminin de l'usine sont les plus touchées par ce débauchage. C'est à elles en majorité qu'est versées l'essentiel des indemnités de chômage pour qu'elles puissent subsister en attendant leur reclassement98(*). Ce reclassement arrive à partir de 1903 car l'on constate une forte baisse à cette période de la somme versée à la caisse de secours ce qui indique que la majorité des personnes qui bénéficient du régime de l'indemnité chômage sont reclassées.

Cette politique généreuse de Léon Harmel se poursuit sur un autre terrain de la lutte du mouvement ouvrier : la question des conditions de travail.

§ 2. L'amélioration des conditions de travail des ouvriers par la corporation Chrétienne

Avec l'apparition et le développement des usines les conditions de travail se détériorent nettement en France durant une grande partie du XIXe siècle. Harmel qui déteste la condition prolétarienne que fait subir certains industriels sans foi aux ouvriers, s'efforce de faire du Val, un oasis de tranquillité par une amélioration du cadre de travail de ces ouvriers (A). Par ailleurs, il ne demeure pas insensible à l'une des questions clé de la législation du travail à savoir la question de la durée du travail (B).

A. Le cadre de travail au Val : une oasis de tranquillité

Au XIXe siècle, la France agricole se modernise, le paysage national voit apparaitre des usines. Certes le mouvement d'industrialisation est plus lent en France comparé à l'Angleterre et il faut attendre après la seconde moitié du siècle pour voir une France industrialisé. L'usine n'invente rien. Elle imite la manufacture qui existe déjà et qui a amorcé le phénomène de concentration de travailleurs. L'originalité de l'usine c'est qu'elle intègre la technique. La machine modifie sa structure et sa morphologie en même temps que les formes de travail99(*). Le travail à l'usine est beaucoup plus intense, plus difficile et s'exerce même dans des conditions effroyables. Certains ouvriers parlent même de « bagne industriel » et préfèrent le bagne de Cayenne à cet environnement dans lequel ils vivent tous les jours. Jacques Zanatto raconte l'histoire de cet ouvrier Simon Parvery qui a deux vies : l'une où il est libre, joyeux parmi les travailleurs en forêt et l'autre où il est triste debout fourche à la main devant son four tous les jours. En effet, Simon Parvery exerce deux emplois. Un emploi de forestier et un emploi d'ouvrier industriel. Sa situation est loin d'être isolée car la notion de régularité de l'emploi, impliquant un salaire régulier tel que nous le connaissons actuellement est anachronique. De nombreux historiens tels Françoise Battagliola insistent sur la mobilité des membres des milieux populaires en France. On peut passer de l'agriculture à l'industrie, d'une industrie à l'autre, de l'atelier à la boutique ou à l'usine100(*). Mais, de l'avis de Simon, sa vie à l'usine est au moins égale sinon pire en inhumanité et en dureté que celui du bagne de Cayenne101(*). La comparaison parait exagérée mais c'est le même calvaire qui est vécu par plusieurs ouvriers industriels en cette fin du XIXe siècle. Mais pour Harmel il est hors de question de reproduire au val ce spectacle désolant.

Aussi condamne-t-il le travail des enfants avant l'âge de 12 ans et réclame sa fin dès 1868, c'est-à-dire six ans avant que le législateur n'interdise le travail aux enfants de moins de 12 ans102(*). En cela comme en bien d'autres matières sur la question sociale, Harmel s'est montré très progressiste.

Les règles d'hygiène et de salubrité appliquées au sein de la corporation Chrétienne du Val font de cette usine, une exception dans la région de Reims. On peut constater qu'au Val les tâches pénibles du lavage et de la teinture sont effectuées par les hommes et non par les femmes, contrairement à l'atmosphère générale. L'idée est d'éviter aux ouvrières des maladies professionnelles. Par ailleurs partout des appareils servent à renouveler l'air, l'assainir et au besoin l'humidifier pour rendre l'air au sein de l'usine plus frais et moins dangereux pour la santé des ouvriers. De plus un poste d'eau est installé dans toutes les salles pour étancher la soif des ouvriers103(*).

L'amélioration des conditions de travail et de sécurité à l'usine sont ses préoccupations majeures de même que la prévention de tous les risques industriels. Certes le risque zéro n'existe pas à 100 % dans une usine mais tout est mis en place pour éviter les accidents de travail. Car Harmel lui-même l'affirme : « Le patron qui n'emploie pas les moyens de prévenir les accidents dans les ateliers manquent en même temps à la justice et à la charité, en exposant l'ouvrier au danger de perdre sa vie ou ses moyens de subsistance. »104(*) Il parait nécessaire de le faire car tout au long du siècle la classe ouvrière est décimée par les accidents et les maladies professionnelles105(*). Et l'industriel ne manque pas à sa vision de faire reculer la condition prolétarienne.

Pour ne pas être objet de scandale, Harmel s'efforce de donner l'exemple au sein de son usine. Il met en place des règles de prévention et de sécurité très strictes.

Le règlement d'atelier énonce que l'usine doit faire l'objet de nettoyage tous les jours durant une demi-heure. Le règlement concernant les ouvriers employés à filés automates traite bien plus les questions de prévention. Les huit articles de ces règlements ont pour objectif de mettre en place une prohibition des actes susceptibles de provoquer un accident.

Concernant le logement, il ne déroge pas à la tradition du paternalisme qui veut que la résidence des ouvriers se fasse sur les lieux de l'usine. Ainsi l'habitat ouvrier au val ne demeure pas en reste et il y accorde un point d'honneur. Le logement exerce selon lui une influence sur l'âme et le corps de l'ouvrier. C'est pourquoi il veut que les logements ouvriers soient complètement isolés pour donner une certaine intimité aux familles et éviter que leur vie intérieure soit commune aux voisins. Au val, les cités ouvrières sont composées de maisons individuelles avec de vastes jardins soignés106(*). Ces maisons agrémentent les conditions de vie et de travail des ouvriers qui y habitent contrairement aux cités ouvrières classiques où la vie des uns est connue des autres du fait de la grande promiscuité qui y règne.

Le point noir au tableau de sa politique d'amélioration des conditions de travail des ouvriers est à mettre à l'actif de sa vision ambigüe sur le travail de nuit. Travail qui est décrié par les ouvriers car très épuisant et de plus très dangereux pour la famille ouvrière. Lui le champion de la protection de la famille ouvrière ne peut s'empêcher d'y recourir à partir de 1892. Et ce, bien que son frère Ernest l'en ait dissuadé en 1860 et qu'il s'est fait le héros la lutte contre ce type de travail dont il demande déjà l'abolition. À ce titre il fait l'objet de railleries de la part de ses adversaires pour son manque de cohérence.

Mais il est un point où il demeure cohérent jusqu'au bout. C'est sur le point du temps de travail.

* 88 GUESLIN (A.), STICKER (H.-J.), Les maux et les mots : De la précarité et de l'exclusion en France, Paris, L'harmattan, 2012, p. 29.

* 89 HARMEL (L.), Manuel de corporation chrétienne, p. 245.

* 90 Ibid.

* 91 TRIMOUILLE (P.), ibid., p. 61.

* 92 HARMEL (L.), ibid., p. 48.

* 93 HARMEL (L.), ibid., p. 245.

* 94 HARMEL (L.), ibid., p. 56.

* 95 TRIMOUILLE (P.), ibid., p. 61.

* 96 TRIMOUILLE (P.), ibid, p. 60.

* 97 Ibid.

* 98 Ibid., p. 62.

* 99 PERROT (M.), « De la manufacture à l'usine en miette », Le mouvement social, N°125, 1983, p. 3-12.

* 100 BATTAGLIOLA (F.), Histoire du travail des Femmes, Paris, La Découvertes., p. 8.

* 101 ZANATTO (J.), Simon Parvery ouvrier des fours (1865-1945), p. 74.

* 102 TRIMOUILLE P., op. cit. p. 77.

* 103 TRIMOUILLE(P.), ibid., p. 75.

* 104 HARMEL (L.), Catéchisme du patron, p. 89.

* 105 BROCAS (A.-M.), DURIEZ (M.), L'évolution des systèmes de protection sociale : État de la recherche en France et en RFA, Paris, Cirac, 1992, p. 19.

* 106 TRIMOUILLE (P.), op. cit., p. 52.

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