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Léon Harmel et l'usine chrétienne,ancêtre des comités d'entreprises

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par YVES LAURENT KOUAME
POITIERS - MASTER II HISTOIRE DU DROIT 2016
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B. La durée de travail au val : une oeuvre progressiste de Léon Harmel

Le temps de travail donne lieu depuis plus de deux siècles à une profusion de discours différents. Certains sont revendicatifs surtout dans le camp des travailleurs, d'autres polémistes dans les camps des patrons, d'autres encore utopistes dans les camps des politiciens. Il est question de la semaine de quatre jours de travail ou de 36 heures, Keynes a même prédit qu'en 2030 la durée hebdomadaire du travail serait de 15 heures107(*).

On peut être frappé par le non linéarité du processus historique en ce qui concerne la législation sur le temps du travail. La loi de 1884 sur l'interdiction du travail le dimanche sera abolie en 1830 puis restaurée en 1906. Le décret du 2 mars 1848 sur la journée de 10 heures à Paris et 11 heures en province est lui aussi abrogé par la constituante le 9 septembre 1848108(*). Mais toutes ces lois sont l'oeuvre de lutte sociale acharnée de la part des travailleurs contre l'arbitraire de certains patrons qui traitent leurs ouvriers comme du bétail qu'il faut rentabiliser. La forte concurrence va pousser ces patrons à fixer unilatéralement la durée de travail qu'ils imposent aux ouvriers. L'objectif de ces patrons est d'augmenter le taux d'utilisation des machines. La durée très longue des journées de travail induit des effets qui affectent la société dans son ensemble et le travailleur en particulier. Les conséquences les plus immédiates sont l'usure au travail qui se manifeste par une augmentation des maladies professionnelles, des accidents de travail109(*). Un exemple montre bien cette usure au travail, c'est l'industrie du textile. Dans ce secteur le taux des conscrits exemptés du fait de carences est de 18 % alors que la moyenne au niveau nationale est de 11 %. Harmel qui est dans ce secteur en a bien conscience du mal être des ouvriers c'est pourquoi sa logique est de faire en sorte que ses ouvriers ne soient pas accablés par le travail. Il faut pour lui qu'il puisse trouver un temps pour remplir leur devoir essentiel envers Dieu, la société et leur famille110(*). Il s'insurge même contre les patrons qui ne respectent pas le repos dominical et qui étalent chaque jour en plein soleil « cette tyrannie odieuse ». Il se désole face aux ouvriers qui sont livrés à un travail sans trêve et qui ne peuvent pas reposer leur « pauvre machine humaine » le septième jour, le dimanche pour réparer la fatigue accumulée pendant les six jours111(*). Son amour pour Dieu et pour le peuple ouvrier en sont ainsi choqués face à ces attitudes de certains patrons. Pour Harmel, il faut respecter le repos du dimanche pour que les ouvriers puissent prendre soin de leur âme et de leur corps.

La situation au Val correspond à ces propos car le repos dominical y est respecté. L'article 14 du règlement d'atelier fixe que les ateliers sont fermés les dimanches et jour de fête car ces jours sont consacrés au Seigneur. En plus les samedis, les journées sont plus courtes car elles finissent à 11 h 30 pour les femmes mariées au lieu de 12 heures. Le reste des jours de la semaine la durée journalière de travail est fixée à 11 h 30 avant 1893. Cette situation est plus favorable que la loi sur le travail qui fixe la durée journalière à 12 heures de travail par jour112(*). Une fois encore M. Harmel devance la législation sociale.

Toutefois ces horaires de travail plus courts ne sont pas seulement dues aux convictions religieuses et philanthropiques d'Harmel, il y a là aussi des raisons de productivité. Harmel comprend de sa propre expérience que les horaires trop longs sont dangereux pour la qualité. Il comprend que pour produire de bonne qualité il faut réduire la durée du travail. Il dit à ce propos : « J'ai vu de plus de travail aux pièces en 10 heures qu'en 12 heures de travail. Il y a là une grave question à étudier. »113(*) Étant donné que le val est beaucoup tourné vers l'international, les produits de qualité s'avèrent pour lui nécessaires et la productivité des travailleurs est à améliorer. On comprend pourquoi il est partisan d'un temps de travail plus court bien que dans les faits des entreprises comme Schneider ont des journées de travail de 10 heures donc plus favorables que l'usine du Val.

Mais le Val pour son patron se veut être un modèle qui va être repris par les autres patrons catholiques pour contrer les méfaits du libéralisme et de la plaie hideuse qu'est le paupérisme qu'il crée. C'est pour cela le patron du Val sort l'ouvrage Manuel d'une corporation chrétienne pour montrer aux patrons chrétiens la voie à suivre contre le fléau du libéralisme, une voie qu'il met lui-même en pratique au val et qui rend pragmatique cette oeuvre qui lui est si chère : faire renaitre les corporations que le libéralisme a détruit. La « réchristianisation » du monde ouvrier dans cette optique doit être l'oeuvre des patrons chrétiens qui suivent le modèle réussie d'une réchristianisation ouvrière : le Val.

Son combat se poursuit contre un autre produit du libéralisme : le socialisme.

* 107 FRIDENSON (P.), Reynaud (B.), La France et le temps de travail (1814-2004), Paris, Odile Jacob, 2004, p. 8.

* 108 Ibid., p. 10.

* 109 Ibid., p. 25.

* 110 HARMEL (L.), catéchisme d'un patron, p. 66.

* 111 HARMEL (L.), Manuel de Corporation chrétienne, p. 41.

* 112 TRIMOUILLE (P.), op. cit. p. 76.

* 113 Ibid.

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