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Léon Harmel et l'usine chrétienne,ancêtre des comités d'entreprises


par YVES LAURENT KOUAME
POITIERS - MASTER II HISTOIRE DU DROIT 2016
  

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SECTION II.
LA DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE : LE REMÈDE ANTISOCIALISTE DE LÉON HARMEL
AU MOUVEMENT OUVRIER

La démocratie chrétienne nait de l'intervention du pape Léon XIII de son vrai nom Gioacchino Pecchi dans le domaine politique par le biais de l'encyclique Inter Sollicitudines qui appelle au ralliement des catholiques à la République. Elle élargit le champ d'action ouvert aux membres de l'Église et les pousse à s'y engager. Plusieurs mouvements naissent à la suite de cet appel114(*). En France, Léon Harmel se fait le champion de la démocratie chrétienne car elle répond pour lui à deux objectifs qui lui tiennent à coeur : dynamiser le catholicisme social en perte de vitesse (§ 1) et lutter contre le socialisme, son ennemi de toujours (§ 2).

§ 1. Une tentative pour dynamiser le catholicisme social en perte de vitesse

Dans les années 1880, le catholicisme social perd du terrain face au Socialisme115(*). Cette perte se constate dans le déclin de l'oeuvre des cercles catholiques d'ouvriers qui est l'oeuvre du catholicisme social ayant eut le plus de retentissement (A). Face à ce constat, Léon Harmel se charge de faire évoluer le catholicisme social vers plus de démocratie. Il fera donc la transition avec la « démocratie chrétienne » pour aborder une approche nouvelle face au monde ouvrier (B).

A. Un constat : la perte de vitesse de l'oeuvre des cercles catholiques ouvriers

Les oeuvres issues du catholicisme social en général ralentissent dans la classe ouvrière mais nous ne pourrons pas analyser le phénomène dans son ensemble. Aussi, il nous importera de fixer notre regard sur l'oeuvre la plus féconde de ce mouvement pour apprécier le phénomène dans sa globalité.

L'oeuvre des cercles catholiques d'ouvriers est fondée en 1871 par Maurice Maigen et deux officiers royalistes Albert de Mun et René de la Tour du Pin. Ils se sont faits le serment de ramener la classe ouvrière au bien être matériel et a la moralité chrétienne après avoir été choque par l'épisode de la Commune de Paris116(*). Les deux officiers royalistes vont donc assigner à cette oeuvre le rôle de provoquer l'entente pacifique des riches et des pauvres afin que le peuple soit instruit et soit éduqué117(*). La christianisation du monde ouvrier passe selon eux par les classes dirigeantes, le mouvement doit donc partir du haut vers le bas. Les classes dirigeantes aisées sont appelées à honorer leur devoir envers les pauvres. Les riches ne doivent pas se montrer durs et hautains envers les indigents car le superflu appartient aux nécessiteux. Cette responsabilisation de la classe dirigeante quant à la réchristianisation du milieu ouvrier se justifie par la méconnaissance par le clergé du monde ouvrier118(*). Il s'en remet ainsi aux patrons chrétiens pour bâtir cette oeuvre.

L'oeuvre des cercles catholiques ouvriers s'inscrit à ce titre dans la droite ligne du catholicisme social avec son idée de la collaboration des classes. C'est pourquoi Léon Harmel y adhère plus tard.

Durant les premières années de sa création l'oeuvre connait un franc succès. De l'avis d'Albert de Mun on en compte 130 comités, 150 cercles, 18 000 membres dont 15 000 ouvriers en 1975 soit quatre ans après sa création119(*). Ce succès est dû au fait que la classe ouvrière trouve un réconfort dans les cercles. Il s'y exerce un sorte de patronage qui n'est pas fait pour lui déplaire qui durant cette période de crise économique vit une situation précaire et les oeuvres paternalistes promues au sein des cercles gagnent leur enthousiasme. Elle dépasse toutes les attentes.

Toutefois après cette période de succès, l'oeuvre des cercles commence à décliner au milieu des années 1880 et cela est dû à plusieurs raisons.

La première est le fait que les ouvriers commencent à se lasser de l'attitude paternaliste presqu'infantilisante qui a cours dans les cercles. Les temps ont changé et le paternalisme apprécié par le passé ne l'est plus à cette époque où les mouvements socialistes gagnent les foules. Et l'analyse de Léon Harmel sur ce point nous parait très juste. Dans une lettre qu'il adresse à un industriel du Nord, il relève ceci : « À Lille et à Roubaix se forment des syndicats purement ouvriers parce que (à tort sans doute) ils ne trouvent pas assez de régularité et de liberté dans les syndicats mixtes. »120(*).

Les syndicats mixtes sont les syndicats qui voient en leur sein la présence du capital et du travail c'est-à-dire des patrons et des travailleurs et où les intérêts des patrons et des ouvriers sont débattus dans une perspective de collaboration de classe. Ils diffèrent des syndicats séparés qui sont soit des syndicats de patrons, soit des syndicats d'ouvriers. Les syndicats séparés ont la faveur des ouvriers comme le remarque Harmel car à l'intérieur de ces syndicats, ils se sentent plus libres, plus responsables. Chose qu'ils ne ressentent plus à l'intérieur des syndicats mixtes tels ceux prônés par l'oeuvre des cercles. Les ouvriers vont donc peu à peu déserter les cercles catholiques d'ouvriers pour se retrouver dans des syndicats purement ouvriers.

Un autre auteur partage le point de l'industriel du Val sur les raisons du déclin de l'oeuvre des cercles catholiques ouvriers, il s'agit de Pareto. Analysant les systèmes socialistes, l'économiste italien remarque que dans les systèmes socialistes, les ouvriers ont la sensation d'être des hommes libres ce qui n'est pas le cas dans les oeuvres des chrétiens sociaux en général et des catholiques sociaux en particulier. Dans ces oeuvres, les ouvriers ont le sentiment qu'ils sont continuellement diminués par l'activité envahissante des chefs121(*). N'est ce pas les mêmes patrons décriés par Harmel qui les qualifient de « gouverneurs », de « petits Louis XIV » dans leurs usines, dont « la main écrase tout », qu'on trouve dans les cercles ? Dans ces circonstances, les conditions d'épanouissement de la classe ouvrière ne peuvent pas être réunies.

Les ouvriers plébiscitent ainsi les syndicats purement ouvriers ou socialistes où ils peuvent faire valoir ensembles les intérêts de leur classes, surtout que dans les syndicats socialistes ils sont éduqués sur leurs droits et en partie sur leur devoirs, ils s'organisent pour qu'ils soient prêts à la grève, à la résistance. Chose qu'ils ignorent dans les cercles catholiques où on ne leur sert que des sermons sur la moralité et la religion122(*).

Face au péril socialiste, Léon Harmel comprend la nécessité d'aborder une nouvelle approche face aux ouvriers. Il se charge donc de faire évoluer le catholicisme social vers la démocratie chrétienne pour mieux répondre à l'attente du peuple ouvrier.

* 114 DUBOST (M.), LALANNE (S.), Le nouveau Theo : livre III, l'histoire de l'Église, Paris, Mame, 2009, p. 86.

* 115 Christianisme et monde ouvrier, p. 267.

* 116 GALLAND (O.), LOUIS (M-L.), Jeunes en transit : l'aventure ambigüe des foyers de jeunes travailleurs, Paris, Paris, Les Éditions Ouvrières, Economie et humanisme, 1984, p. 19.

* 117 FAYET-SCRIBE(S.), Associations féminines et catholicisme : XIXe-XXe siècle, Paris, Les Éditions ouvrières, 1990, p. 73.

* 118 Christianisme et monde ouvrier, p. 234.

* 119 FAYET-SCRIBE (S.), ibid., p. 73.

* 120 HARMEL (L.) cité in TRIMOUILLE (P.), op. cit., p. 125.

* 121 PARETO (V.), OEuvres complètes tome V : les systèmes socialistes, Genève, Librairie Droz, 1978, p. 160.

* 122 PARETO (V.), ibid., p. 260.

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