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Léon Harmel et l'usine chrétienne,ancêtre des comités d'entreprises


par YVES LAURENT KOUAME
POITIERS - MASTER II HISTOIRE DU DROIT 2016
  

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B. Un objectif : aborder une approche nouvelle face au mouvement ouvrier

Léon Harmel est favorable dès le départ au syndicat mixte puisqu'il prône la collaboration des classes mais face au déclin de ces syndicats mixtes dans la population ouvrière. Il change de position. Pour lui il faut sauver le peuple ouvrier du péril socialiste et ce, par tous les moyens, certes le syndicalisme mixte est le régime idéal mais c'est un but et non la fin. Il le répète dans une lettre qu'il fait parvenir à Ferron-Vrau, un autre industriel catholique. Dans cette lettre il affirme ceci : « Tout en répétant que le syndicat mixte est le type parfait si la vie y règne sans arbitraire et si l'initiative ouvrière y est favorisée. » Cette phrase montre son attachement toujours au syndicat mixte puisqu'il est calomnié pour son revirement de position. Mais elle explique par ailleurs pourquoi les associations mixtes ne fonctionnent pas. Le problème est dans l'absence d'initiative laissée à la population ouvrière, il insinue même qu'il y règne une atmosphère d'arbitraire. Face à la majorité des patrons qui oeuvrent pour le maintien de ces syndicats, il ose affirmer un choix contraire. Son choix est fait. Il prend le parti des ouvriers et ce, même à l'encontre des gens de la même classe que lui : la classe dirigeante. Peut-il en être autrement lui qui affirme déjà que la partie la plus foncièrement chrétienne de la France est le peuple des travailleurs123(*). Il se doit de la sauver contre vents et marées. S'appuyant d'abord sur l'encyclique Rerum Novarum qui insiste sur le fait « qu'il faille adapter les corporations » aux conditions nouvelles et encourage les associations « composées des seuls ouvriers ». Puis par la suite en s'appuyant sur l'encyclique Inter Sollicitudines, il met en avant le mouvement de la démocratie chrétienne en France malgré toutes les réticences que cette encyclique suscite dans les milieux catholiques conservateurs. Il reconnait comme légitime le syndicalisme ouvrier et s'attache à convaincre les deux autres de la triade du catholicisme social : Albert de Mun et René de la Tour du Pin.

Il leur écrit pour leur montrer que les étapes de la confrérie ne sont pas encore atteintes en France comme en Belgique car les métiers sur lesquels se sont appuyées les confréries par le passé, sont désormais dépassés par les progrès de l'industrie. Devant leur inaction il place sa confiance au peuple. Le discours qu'il prononce à l'automne 1896 à Lyon est révélateur de son nouvel état d'esprit.

En voici un passage : « La pensée maitresse qui nous a dirigée c'est un acte de foi en l'âme populaire. » Le mouvement est lancé. Son discours pour le triomphe de la démocratie chrétienne s'articule autour de deux points : la défense de l'initiative ouvrière et l'existence d'une alliance privilégiée entre Dieu et le peuple.

Concernant la défense de l'initiative ouvrière, il rappelle dans un discours au congrès ouvriers de Tours qu'il a toujours « encouragé » les ouvriers dans « la voie de la responsabilité et de l'initiative » et cela par une autonomie complète124(*). Une manière de rappeler que son engagement pour l'initiative ouvrière n'est pas neuf et n'est pas le fait des circonstances nouvelles. Il prend l'exemple du Val pour appuyer son argumentaire en montrant par ses oeuvres au Val qu'il a toujours « donné aux ouvriers une certaine responsabilité » car pour lui « la question sociale n'est pas une question d'estomac mais plus une question de dignité »125(*). C'est cette dignité qui manque dans l'oeuvre des cercles et qu'il veut apporter dans la démocratie chrétienne. Les associations ouvrières qu'il met en place sont dotées d'autonomie de gouvernement. Il s'agit pour lui « d'un caractère essentiel » de l'association car s'il en est autrement, elles ne sont qu'« un patronage sans initiative et sans action et lorsqu'il s'agit d'ouvrier adultes sans résultats »126(*).

Toutefois il rappelle que pour éviter que l'association ouvrière ne bascule dans le socialisme, chose qu'il veut par-dessus tout éviter, il faut qu'elle ait en son sein un patron et un prêtre dont la présence est très désirable mais non nécessaire car ces derniers peuvent se faire représenter. Le rôle de ceux-ci n'est pas de prendre une part active dans le gouvernement de l'association mais plutôt rappeler le règlement et le faire respecter. L'initiative ouvrière doit être respectée au risque de « détruire l'association »127(*).

Harmel est bien conscient que défendre l'initiative ouvrière est un couteau à double tranchant et qu'elle peut se retourner contre l'Église avec les chants de sirène des socialistes qui eux aussi font luire aux ouvriers un avenir plus tentant pour les gagner128(*). Aussi s'empresse-t-il de rappeler aux ouvriers leur mission dans ces associations ouvrières formées : christianiser leurs semblables. Car l'Église a été formée par les faibles comme eux. Devant les bourrasques que subissait l'Église en ce siècle, il leur revient de soutenir les piliers de l'Église pour ne pas qu'elle s'écroule. Il leur donne à ce propos l'exemple des premiers chrétiens qui étaient « un ramas d'esclaves et de vils artisans » mais qui ont réussi à christianiser les classes dirigeantes jusqu'au sommet avec l'empereur Constantin dont ils ont obtenu la conversion au Christianisme. Et avec un optimisme à nul pareil, il reprend : « Ce que le bas peuple des premiers siècles a fait, les ouvriers du XIXe siècles peuvent le faire. »129(*). Léon Harmel s'y investit à fond car il s'agit la de la dernière cartouche pour faire « régner le Christ en milieu ouvrier ». L'échec de la démocratie chrétienne et de ses idées signeraient bien la fin de son rêve. Aussi ne se limite-t-il pas à la formation des associations ouvrières « chrétiennes ». Il engage la lutte contre le socialisme avec les armes de celui-ci.

* 123 HARMEL (L.), La démocratie chrétienne, p. 12.

* 124 HARMEL (L.), La démocratie chrétienne, p. 20.

* 125 HARMEL (L.), Lettre de Léon Harmel a ses enfants : voyage à Rome, p. 36.

* 126 HARMEL (L.), catéchisme d'un patron, p. 141.

* 127 HARMEL (L.), ibid, p. 142.

* 128 PARETO (V.), op. cit.; p. 259.

* 129 HARMEL (L.), ibid. p. 22.

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