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Léon Harmel et l'usine chrétienne,ancêtre des comités d'entreprises

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par YVES LAURENT KOUAME
POITIERS - MASTER II HISTOIRE DU DROIT 2016
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PARTIE I.

LÉON HARMEL :
UNE VISION MARQUÉE PAR SES VALEURS CHRÉTIENNES

Léon Harmel est un acteur majeur du catholicisme social. Son appartenance à ce courant du catholicisme fait qu'il défend les valeurs contre-révolutionnaires qui caractérise ce mouvement d'où la vision antilibérale et antisocialiste qu'on retrouve dans ses écrits et ses propos (Chapitre I). Toutefois Harmel est un homme pragmatique, un homme d'action marqué par un certain volontarisme qui ne voulait jamais s'arrêter aux idées, c'est pourquoi il manifesta ce rejet du libéralisme et du socialisme dans les institutions qu'il mit en place : la corporation et la démocratie chrétienne (Chapitre II).

CHAPITRE I.

UNE VISION INCLASSABLE, « NI LIBÉRAL, NI SOCIALISTE »

L'industriel du Val ne manque pas une occasion pour dénoncer le libéralisme (Section I) et la conséquence du libéralisme : le socialisme (Section II).

SECTION I.
UNE PENSÉE ANTILIBÉRALE JUSTIFIÉE PAR SA VISION RÉACTIONNAIRE

La vision anti libérale de Léon Harmel est perceptible au paragraphe 170 de son Manuel de la corporation chrétienne paru en 1877 où il affirme que « les maux de la classe ouvrière, à notre époque, sont les fruits du libéralisme qui n'a cessé depuis près d'un siècle, sous diverses formes, de gouverner notre pays » cette phrase montre bien les griefs portés par le « bon père » à ce système qui avait été érigé en 1789 à la suite de la Révolution française. Ce système libéral qui a aggravé les conditions difficiles de la classe ouvrière en favorisant l'industrialisation (§ 2) après la destruction de la corporation, élément organique très important dans l'Ancien Régime (§ 1).

§ 1. Le libéralisme, à la base de la destruction de la corporation

Le XIXe siècle s'ouvre après un XVIIIe siècle appelé siècle des Lumières à cause du mouvement intellectuel lancé en Europe au XVIIIe siècle (1715-1789), dont le but était de dépasser l'obscurantisme et de promouvoir les connaissances. Les philosophes et les intellectuels de ce siècle vont encourager la science par l'échange intellectuel, s'opposant à la superstition, à l'intolérance et aux abus des Églises et des États. Cette philosophie politique est dénommée un siècle plus tard : le libéralisme.

Le libéralisme tant dans son aspect politique que dans son aspect économique a exercé irrémédiablement une influence sur la société française en particulier et la société européenne en général. Dans son aspect politique elle défend la liberté politique et lutte contre l'absolutisme royal ce qui aboutit à la révolution de 1789. Dans son aspect économique, cette doctrine défend la libre entreprise et la liberté de marché. Elle s'opposa par ailleurs au contrôle par l'État des moyens de production et à son intervention dans l'économie si ce n'est pour coordonner les entreprises ou garantir un marché équitable. C'est au nom du principe de libre entreprise que sont supprimées les corporations d'abord par l'édit de Turgot en 1776 puis par le décret D'Allard des 2-17 mars 1791. La corporation qui, pourtant aux dires de plusieurs auteurs, qui se sont penchés sur la question, présentait de réels avantages. La plupart de ces avantages sont d'ailleurs énumérés par les auteurs du XIXe siècle et serviront de modèle au courant réactionnaire auquel appartient Léon Harmel (A).Car en supprimant les corporations, le libéralisme engendre aussi des dérives qui eurent des conséquences désastreuses sur l'environnement économique du XIXe siècle (B).

A. Un modèle d'inspiration : la corporation, un cadre de paix sociale

Définissant la corporation, Léon Harmel dit qu'elle est « une association d'individus de la même profession formée pour atteindre un but commun »8(*) et, à la question pourquoi donne-t-il le nom de corporation à l'oeuvre qu'il réalise au Val-des-Bois, il répond : « Parce que nous n'en connaissons pas d'autres pour exprimer notre organisation. »9(*) Selon lui, seule la corporation correspond à l'organisation pour assurer la paix et la justice sociale qu'il essaye de faire naitre au Val. Elle ne pouvait pas être « un instrument de puissance et de profit pour les patrons ». En effet pour l'industriel du Val, l'oeuvre qu'il mène, s'inspire profondément de la corporation. Surtout comme il le rappelle, la corporation organisée au XVe siècle, celle du début qui mérite d'être une source d'inspiration pour lui. Par la suite, l'institution du début se transforma et certaines dérives apparurent. La référence à la corporation du XVe siècle est aussi fondée sur l'idéal dont il se fait du moyen âge, cette période de l'histoire qui était l'époque par excellence de la chrétienté. En la matière, il n'est pas le seul à défendre le modèle d'organisation sociale que constitue la corporation pour l'Ancien Régime. Les corporations offrent en effet plusieurs avantages d'ailleurs mis en exergue par plusieurs auteurs.

Janet Horne affirme qu'elles « ont constitué l'une des bases de l'ordre social de l'Ancien Régime, en apportant leur protection et leur encadrement à toutes sortes de relations quotidiennes qui lient les individus les uns aux autres »10(*). Ainsi on peut voir dans ces corporations un réseau d'entraide se former entre les gens de même métiers pour se prémunir contre les risques de l'existence tels la maladie, les accidents de travail et même le décès de l'un des membres. En cela, elles remplissent une fonction sociale inespérée dans un contexte social où l'assistance publique est défaillante et l'assurance chômage inexistante. Cette aide apportée par les corporations est donc d'un grand secours pour les plus modestes.

De plus, dans le cadre de relations professionnelles, les règles dans les corporations apparaissent comme de véritables « codes du travail » avant la lettre et certains auteurs n'hésitent pas à mettre en avant le cadre corporatif « où les obligations tant personnelles que réelles des Seigneurs avec leurs hommes sont définies par les chartes et coutumes »11(*). Leur action dans la société est donc des plus louables et participent à éviter l'interventionnisme étatique, le rôle de l'État se limitant strictement à un rôle de police pour sanctionner les règles édictés au sein des corporations et qui sont violés. Car bien évidemment, il existe des défaillances au sein des corporations mais toutes ces défaillances sont sanctionnées par une réglementation rigoureuse car tous les métiers disposent de statuts et chaque corporation est doublée d'une confrérie avec ses statuts et ses fêtes12(*). Les catholiques sociaux, courant auxquels appartient Léon Harmel, saluent dans les corporations les relations de solidarité qui y existent entre l'apprenti et son maître. Il n'est pas rare de voir de touchants exemples de la solidarité qui existent entre le propriétaire et son tenancier, entre le maitre et l'apprenti puisqu'ils sont tous très attachés à la famille13(*) . La vie dans ces communautés est orientée vers l'homme qui est le centre d'intérêt et de convergence de toute l'activité économique. Conception très éloignée du libéralisme qui fait la promotion de l'individualisme et qui veut donc détruire tous les groupes intermédiaires dans la société française post révolutionnaire car ceux-ci sont suspectés par les révolutionnaires de porter les germes d'une réaction féodale.

Au niveau professionnel toujours, l'un des objectifs de la corporation est de réguler « l'organisation de l'accès au métier et à la qualification dans le métier »14(*). En effet les métiers sont très hiérarchisés. Au sommet de la hiérarchie, il y a les maitres ou les patrons. Leur nombre est également limité dans chaque métier et dans chaque ville. Pour accéder à la maîtrise, il faut accomplir les stages d'apprenti et de compagnon, puis prouver ses qualités professionnelles en réalisant un chef d'oeuvre. Ainsi à terme, l'apprenti peut devenir propriétaire et être récompensé pour les efforts fournis. La suppression des corporations loin d'être un grand bien, va donc avoir des conséquences désastreuses sur la société française, des conséquences bien au-delà du domaine circonscrit par les règles régissant le travail et le commerce15(*).

* 8 HARMEL (L.), Manuel de corporation chrétienne, Tours, Alfred Mame et Fils, 1877, p. 167.

* 9 Ibid.

* 10 HORNE (J.), Le musée social : Aux origines de l'État Providence, Belin, 2004, p. 74.

* 11 LE PLAY (F.), La reforme sociale en France, Tours, Alfred Mame et Fils, 1874, p. 46.

* 12 BIGOT (P.), La doctrine sociale de l'Église, Paris, PUF, 1964, p. 111.

* 13 Ibid.

* 14 VERKINDT (P.-Y.), « Sécurité professionnelle, Sécurité sociale, sécurité sociale professionnelle : Quelques gammes autour de trois expressions », Droit social, 2011, p. 1300.

* 15 SIEGFRIED, HENRY (K.), Neymark, Société des Industriels, Les retraites ouvrières et la mutualité, Paris, Librairie Guillaumin et Cie, 1905, p. 91.

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