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L'UDC de C. Blocher: l'extrême droite au coeur de la concordance helvétique?

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par Julien Vlassenbroek
Université Libre de Bruxelles - Licence en sciences politiques 2004
  

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4.2.3. Confrontation des constatations empiriques aux modèles théoriques et analyses

Il apparaît qu'une nette majorité de la communauté scientifique s'accorde sur l'importance du nationalisme -qui prend dans ce contexte un entendement particulier, cf. infra- dans le dispositif idéologique mis en place par les partis d'extrême droite365(*). La place de la dimension nationaliste dans le bagage idéologique d'un parti semble donc déterminante pour permettre de le situer par rapport à l'extrême droite.

Développé par les formations de «la troisième vague», le nationalisme est en fait devenu un national-populisme au sens propre. Le nationalisme de l'extrême droite européenne contemporaine n'a plus grand chose à voir avec le patriotisme cocardier boulangiste, le nationalisme irrédentiste et belliciste du nazisme et du fascisme ou avec une quelconque lutte d'un peuple pour disposer de lui-même. Il s'agit d' «un nationalisme de repli à l'intérieur des frontières, que nul ne remet plus en cause ; il [...] ressemble à un grand mouvement d'autodéfense de citoyens effrayés par la planétarisation contemporaine ; mouvement autodéfensif élargi aux dimensions d'une nation»366(*) qui fait office de «réponse à une crise d'identité nationale [en italique dans le texte]»367(*).

Le nationalisme, tel qu'il se manifeste dans cette construction doctrinale nationale-populiste, serait alimenté par deux «processus différents, qui ne sont pas mutuellement exclusifs»368(*). On peut même avancer que ces deux processus sont liés par un processus originel commun que l'on nommera «à défaut de dénomination plus adaptée»369(*) la globalisation.

D'après Pascal Delwit, Jean-Michel De Waele et Andrea Rea, l'un de ces processus vient du « bas », l'autre du «haut»370(*): le «processus venant d'en bas relève de la transformation des Etats européens, anciennement colonisateurs et nouvellement pays d'immigration, en société multiculturelle. [..]. Le processus qui `'vient du haut'' a trait à la construction européenne, aux structures institutionnelles et politiques supranationales qui enlèvent aux Etats-nations certaines de leurs prérogatives»371(*). Cette métaphorisation spatiale permet de mettre en relief les positions nationales-populistes qui stigmatisent les immigrés non-européens comme étant «les responsables de la multicuturalité de la société européenne et les prétendants illégitimes des bénéfices de l'Etat-nation et de l'Etat social en Europe»372(*) dans le premier processus. Pour ce qui est du second, celui `'venu du haut'', «les partis d'extrême droite disent à ce sujet que le peuple est dépossédé des moyens légitimes de gouverner, que la volonté politique et l'action des élus de la nation sont subordonnées à des diktats technocratiques d'administrations sans contrôle politique. [...]. Le supranationalisme, [...], mettrait en danger la souveraineté nationale»373(*).

Ces processus sont à la base d'un nationalisme bicéphale, dont on pourrait labelliser les deux `'têtes'' de la manière suivante : la xénophobie sensu lato et l'anti-supranationalisme. La xénophobie s.l. étant comprise comme le rejet de tout élément `'étranger'' (par la nationalité, la culture, la religion, les valeurs morales,...) à la communauté, perçu comme un danger potentiel pour la stabilité économique et/ou sociale voire, dans le cas du national-populisme suisse, pour la `'suissité'' entendue comme un héritage multiséculaire commun (cf. supra) ; l'anti-supranationalisme s'entendant comme une opposition systématique à toute intégration à des institutions supranationales.

On ne peut que constater la congruence entre ces conclusions générales et les données empiriques qui viennent d'être exposées concernant le cas particulier de l'UDC blochérienne.

Ce constat semble ne pouvoir qu'aller dans le sens d'un rapprochement de l'UDC par rapport au courant de l'extrême droite nationale-populiste contemporaine, d'autant que de nombreuses études viennent corroborer les travaux exposés ci-dessus. Ainsi, Macridis il y a 15 ans déjà, définissait l'extrême droite comme suit : «[an] ideology [that] revolves around the same old staples : racism, xenophobia and nationalism»374(*). Plus récemment, Pascal Perrineau déclarait que «les leaders de l'extrême-droite»375(*) développent dans leur programme une opposition à la «triple ouverture» qui caractériserait nos sociétés, ouverture «économique, avec la mondialisation»376(*), ouverture «politique, avec l'accélération de la construction européenne»377(*), ouverture «culturelle et sociale, enfin. Nos sociétés européennes sont devenues pluriculturelles»378(*).

Et lorsqu'on lit que «l'extrême droite populiste et xénophobe»379(*) stigmatise une «immigration habilement associée à une montée de l'insécurité»380(*), que des «sentiments identitaires caractériseront souvent cette mouvance»381(*) ou encore qu'elle nourrira «une opposition à l'Europe et au mondialisme»382(*), on est en droit de se dire, au vu des données empiriques récoltées ci-dessus, que le remplacement de «l'extrême droite populiste et xénophobe» par «l'UDC de Blocher» n'altèrerait vraisemblablement pas la pertinence de ces extraits.

4.2.3.1. Le nationalisme dans le cadre théorique développé par Pierro Ignazi

On a déjà pu constater que la rhétorique udécéenne, confrontée au modèle ignazien du parti d'extrême droite, intégrait en partie l'élément attitudinal-systémique qui consiste à «exprimer un syndrome d'opposition au système démocratique»383(*) (cf. supra, point 2.1.). Il est important de préciser que cet élément n'était acquis qu'en partie, car la dimension antisystème de l'idéologie UDC, déjà mise en valeur plus haut, se limitait en fait à la dimension discursive profondément anti-establishment du parti, qui ne suffit pas à elle seule à satisfaire les exigences contenues dans la dimension de l'«anti-system political attitude»384(*) telle que la conçoit le politologue italien.

En effet, si l'antisystémisme au sens ignazien contient bien des éléments d'«anti-parlamentarism, anti-pluralism, and anti-partyism»385(*), il ne s'y limite pas pour autant.

Il faut également y inclure «a repulsion of division and a search for harmony, an emphasis of the natural community and a hostility toward foreigners, [...] the primacy of the ethnos »386(*).

Il faut donc considérer dans cette perspective que « the presence of specific traits such as xenophopbia, racism, and nationalism in most of the contemporary extreme right parties further specifies the general syndrome of anti-systemness»387(*).

On avait également déjà pu mettre en valeur que l'antisystémisme ignazien n'est pas tant (ou en tous cas ne se limite pas à une opposition, latente ou explicite, au système politique en vigueur qu'un déni euphémisé des valeurs qui fondent la démocratie. A ce titre, on peut émettre sans trop de risques d'erreurs l'hypothèse d'une incompatibilité de certaines conceptions ethnocentristes («Notre pays devrait avoir le courage, la force et la conscience d'être différent et mieux»388(*)) et ethno-différentialistes (qui fondent le postulat d'étrangers assimilables et inassimilabes) voire racistes (assertions selon lesquelles certains «groupes ethniques violent particulièrement souvent la loi»389(*), liant la nature criminogène à une appartenance ethnique) développées par l'UDC, avec les valeurs démocratiques occidentales telles qu'on les conçoit généralement, et avec certains préceptes de droits humains considérés comme fondamentaux: la réfutation de l'axiome moral de l'égalité humaine peut être considéré comme un invariant des extrémismes de droite390(*). Certaines de ces idées sont d'ailleurs en opposition, ou flirtent, avec les limites de la législation antiraciste en vigueur en Suisse, raison pour laquelle l'UDC a d'ailleurs tenté d'affaiblir l'arsenal législatif disponible dans ce domaine391(*).

En outre, les conceptions idéologiques udécéennes développées ci-dessus semblent bien correspondre à ce qu'Ignazi décrit comme des exigences qui convergeraient vers «the defence of the natural community, [...], from alien polluting presences - hence racism and xenophobia» et qui répondraient à une crise identitaire produite notamment par le supra-nationalisme politique392(*).

Ce qui est avéré donc, et ne nécessitera pas la précaution d'une hypothèse, est la présence massive de tels éléments idéologiques nationalistes au sein de la littérature du parti et des discours de ses leaders.

Or ces éléments sont cités nommément par Ignazi comme étant des composantes idéologiques représentant des manifestations de l' ''antisystemness''. On peut donc en tirer la conclusion que de nouveaux éléments de la dimension antisytème telle qu'elle est conçue dans le modèle théorique ignazien sont disponibles dans la dimension nationaliste du tissu idéologique udécéen, complétant ainsi en partie les premières exigences de ce cadre théorique satisfaites au point 4.1.3.1. (cf. supra).

Dans une perspective comparative dont la valeur heuristique peut s'avérer non-négligeable en ce qui concerne le cadre théorique ignazien, on notera que l'auteur indique la présence dans l'acquis doctrinal du FN français contemporain d'un rejet catégorique du double processus, inhérent à la globalisation, de l'immigration d'une part, et de l'internationalisation de l'économie d'autre part.393(*) Double rejet que l'on vient de constater également dans le cas de l'UDC, ce qui rapprocherait donc le parti suisse de cette formation française que Ignazi qualifie de «Prototype of the New Extreme Right»394(*).

Sans toutefois permettre de satisfaire complètement aux exigences du modèle théorique de Pierro Ignazi, ni même au seul critère attitudinal-systémique, l'étude de la dimension nationaliste, dans l'acquis idéologique de l'Union Démocratique du Centre, semble donc autoriser à renforcer le constat selon lequel une part conséquente de l'exigence de dimension antisystème que suppose ce modèle, et dont la dimension nationaliste ci-explorée est un élément, est contenue dans le dispositif doctrinal de l'UDC blochérienne. Si l'on garde à l'esprit que pour Ignazi «the presence of antisystem attitudes, enables us to identify those non-fascist parties that belong to the ERP class and not to the conservative one»395(*), on peut avancer que la confrontation du cadre théorique ignazien aux constats empiriques des points 4.2.1. et 4.2.2. ne peut que nous amener à conclure à un rapprochement de la construction idéologique de la formation étudiée avec celle de l'extrême droite contemporaine.

Cependant il faut se garder de conclusions hâtives et rappeler notamment l'avertissement d'Ignazi selon lequel : «The holistic and monistic political structure in which the extreme right parties are embedded produces hostility to immigrants, but this latter attitude is only the epiphenomenon of a more articulate set of beliefs»396(*) dont on n'a pas encore épuisé tous les aspects.

* 365 Voir notamment pour l'extrême droite suisse, P. GENTILE et H. KRIESI, «Contemporary Radical-Right Parties in Switzerland : History of a Divided Family» in H.-G. BETZ et S. IMMERFALL (ed.), «The New Politics of the Right. Neo-Populist Parties and Movements in Established Democracies», St. Martin's Press, New York, 1998, p. 131 ; pour l'extrême droite en Europe, P. IGNAZI, «Extreme Right Parties in Western Europe», op. cit., p. 33.; J.-Y. CAMUS, «Une extrême droite sans filiation fasciste : les populismes xénophobes en Europe», op. cit., p. 24 ; C. MUDDE,  «Expliquer le succès de l'extrême droite», Politique, Bruxelles, n° 21, novembre 2001, P. 14 et «The War of Words Defining the Extreme Right Party Family», West European Politics, Franck Cass, Londres, vol. 19, N°2, avril 1996, p. 228.

* 366 P.-A. TAGUIEFF, «Réactions identitaires et communauté imaginée. Sur la production contemporaine de nationalisme», Sexe et race, n°VI, mai 1992, p. 9.

* 367 R. KOOPMANS et H. KRIESI, «Citoyenneté, identité nationale et mobilisation de l'extrême droite. Une comparaison entre la France, l'Allemagne, les Pays-Bas et la Suisse» in P. BIRNBAUM (ed.), «Sociologie des nationalismes», Presses Universitaires de France, Paris, 1997, p. 304.

* 368 P. DELWIT, J.-M. DE WAELE, A. REA, «Comprendre l'extrême droite» in P. Delwit, J.-M. DE WAELE, A. REA (ed.) «L'extrême droite en France et en Belgique», Complexe, Bruxelles, 1998, p. 19.  

* 369 P. MAGNETTE, «Le régime politique de l'Union européenne», Presses de sciences po, Paris, 2003, p. 11.

* 370 P. DELWIT, J.-M. DE WAELE, A. REA, «Comprendre l'extrême droite», op. cit., p. 19.

* 371 Id., pp. 19-20.

* 372 Id., p. 20.

* 373 Ibid.

* 374 R.C. MACRIDIS, «Contemporary Political Ideologies : Movements and Regimes», Scott, Foresman and Company, Glennview, 1989, p. 231.

* 375 Propos de P. Perrineau recueillis par J.-G. Fredet in «L'Europe d'extrême(s) droite(s)», op. cit.

* 376 Ibid.

* 377 Ibid.

* 378 Ibid.

* 379 M. ROGALSKI, «Faillite de la gauche et montée de l'extrême droite» in «L'extrême droite populiste en Europe», op. cit., p. 11. 

* 380 Id., p. 12.

* 381 Ibid.

* 382 Ibid.

* 383 P. IGNAZI, «Les partis d'extrême droite :les fruits inachevés de la société postindustrielle», op. cit., p. 372.

* 384 P. IGNAZI, «Extreme Right Parties in Western Europe», op. cit., p. 33.

* 385 Ibid.

* 386 Ibid.

* 387 Ibid.

* 388 C. BLOCHER, «La politique au 21ème siècle. Réflexions à l'occasion de la 11ème session de l' `'Albisgüetli`', du 15 janvier 1999, de Monsieur le conseiller national Christoph Blocher», op.cit., p. 7 de 24 de la version imprimée ; url : www.blocher.ch/f/themen/albis99.htm

* 389 «Les Socialistes mentent noir sur blanc», op. cit.

* 390 U. BACKES, «L'extrême droite : les multiples facettes d'une catégorie d'analyse», op. cit., p. 24.

* 391 J.-Y. CAMUS, «L'idélogie du FPO autrichien : éléments de comparaison avec les nationaux-populismes européens» in «L'extrême droite populiste en Europe», op. cit. p. 95.

* 392 Ignazi renvoit à ce sujet à Z. BAUMAN, « Globalization : the human consequences », Columbia University Press, New York, 1998.

* 393 P. IGNAZI, «Extreme Right Parties in Western Europe», op. cit., p. 100.

* 394 Id., p. 83.

* 395 P. IGNAZI, «The silent counter revoultion. Hypotheses on the emergence of extreme right-wing parties in Europe», op. cit. 24.

* 396 P. IGNAZI, «Extreme Right Parties in Western Europe», op. cit., p. 212.

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