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Rôle des langues dans la construction de l'identité des immigrés italiens et de leurs descendants

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par Sylvie ROBERT
Université Stendhal Grenoble 3 - Master 1 Français Langue Etrangère 2009
  

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B- Le français : une clef pour l'intégration

Étant donnée l'hostilité manifestée envers les Italiens, les immigrés ont, dans leur
grande majorité, appris le français rapidement, certains allant jusqu'à interdire
l'usage de l'italien au sein de leur famille. Cette interdiction visait à faciliter

18 Frédéric MISTRAL obtient le prix Nobel de la littérature en 1904 pour son oeuvre écrite en provençal.

l'intégration parfaite des enfants. Ceux-ci transmettaient les connaissances acquises à l'école à leurs parents.

La plupart des immigrés disent avoir appris le français « sur le tas », au travail, en parlant avec les gens. Certains assistaient à des cours du soir, après leur journée de travail.

De nombreux témoignages montrent que certains immigrés ont mis un point d'honneur à gommer leur accent italien :

"Jamais je n'ai entendu parler italien à la maison... L'intégration totale était de mise, le parler français sans accent : de rigueur ! "19

"En France, il cessa vite de parler italien, apprit le français, un français soutenu, nourri de lectures nombreuses qu'il écrivait sans fautes et qu'il parlait, quand je l'ai connu, pratiquement sans que rien dans son accent le trahisse"20.

L'intégration linguistique des immigrés italiens a été facilitée en revanche, dans les départements de la Provence (Bouches-du-Rhône, Var, Vaucluse) dans la mesure où le provençal était resté la langue usuelle jusque dans les années 30 dans les villes et jusqu'à la seconde guerre mondiale dans les zones rurales, et où les dialectes italiens (génois, piémontais) étaient beaucoup plus proches des dialectes provençaux que du français.

Lors des travaux agricoles (cueillette des olives, vendanges...) les ordres étaient donnés en provençal.

"Avant 1914 ou même 1939, les Italiens arrivant dans la région [le Var] apprenaient en même temps le dialecte local et le français ; pour beaucoup mrme (d'origine surtout piémontaise) le provençal était un intermédiaire quasi obligatoire pour arriver au français. Tous les ordres ou conseils pour le travail étaient donnés en dialecte [provençal] "21

Sur les chantiers également, il arrivait aux immigrés italiens de côtoyer des ouvriers français, venus de zones rurales, où ils parlaient encore un patois :

"Autrefois avant l'arrivée des Ritals, c'étaient les gars du Limousin qui montaient à Paris faire les maçons. Papa en a encore connu, dans son jeune temps. Eh bien, un truc qui épatait papa, c'est que les ploucs qui parlaient leur patois de ploucs français comprenaient le dialetto, et que lui comprenait le limousin. Ça alors !"22

19 Emmanuelle NIGRELLI, «La marina : castel di Tusa», dans Racines Italiennes, p 112.

20 Christophe MILESCHI « Les silences de Guizèpe », dans Racines Italiennes, p 137-138.

21 P.ROUX, 1970, p 58,59, cité par Philippe BLANCHET dans « Déstructuration et restructuration des identités culturelles : les exilés italiens en Provence dans la 1ère partie du XXème siècle » dans Dialogues politiques, revue n°3, janvier 2004 [en ligne].

22 François CAVANNA, Les ritals, p 67.

Cet usage quotidien du dialecte a donc facilité dans un premier temps, l'intercompréhension, puis la communication entre immigrés et autochtones.

Italiens et Français ont créé une sorte d'interlangue : Les Italiens mélangeaient leur dialecte, le provençal, puis dans les années 40-50, le français, tandis que les Provençaux italianisaient leur provençal pour se faire mieux comprendre par les transalpins. Le dialecte a donc été une étape vers l'apprentissage du français.

François Cavanna souligne que les Italiens du quartier dans lequel il a grandi passaient inconsciemment d'une langue à l'autre :

"ils ne savent plus très bien s'ils parlent dialetto ou français, ils sont à cheval sur les deux "23.

Cet accès progressif au français a favorisé l'intégration des Italiens dans leur environnement proche et a permis des échanges interculturels : le provençal s'est enrichi d'emprunts lexicaux de l'italien ou du dialecte des immigrés, la présence des Italiens a influencé le maintien de certaines traditions régionales et les goûts des Provençaux (gastronomie italo-méditerranéenne, engouement pour le cyclisme, passion de l'opéra).

Il apparaît donc clairement que les langues jouent un rôle primordial dans l'intégration des Italiens et que l'on ne puisse étudier l'immigration italienne en France, sans faire de distinctions entre les régions : on pourrait presque aller jusqu'à parler d'immigration différente en fonction de la provenance de l'immigré et de la région d'accueil. En effet, comme le souligne Philippe Blanchet :

"Quand un Piémontais migre vers la Provence, ce n'est pas du tout la m r m e chose qu'un Sicilien qui migre vers la Lorraine. Et pourtant c'est à chaque fois un Italien qui migre vers la France"24.

23 François CAVANNA, Les ritals, p.26.

24 Philippe BLANCHET, Déstructuration et restructuration des identités culturelles : les exilés italiens en Provence dans la 1ère partie du XXème siècle » dans Dialogues politiques, revue n°3, janvier 2004 [en ligne].

I.2- Création de communautés italiennes A- Les « Little Italy » françaises

Au début du siècle, le quartier populaire de la Villette ressemblait à une « Little Italy » à moindre échelle évidemment puisque le nombre d'immigrés italiens était bien inférieur en France. Il y avait, en effet, 46 000 Italiens dans le quartier de la Villette en 1914 et plus de 800 000 à New-York en 1920 !

Judith Rainhorn a effectué dans sa thèse, une étude comparée des deux quartiers. Il en ressort qu'ils ne sont pas aussi éloignés que ces chiffres pourraient le laisser croire.

En effet, à la Villette comme à East Harlem, les Italiens avaient des conditions de vie épouvantables, « Ils s'entassaient dans des logements exigus et insalubres »25.

La rivalité donnait parfois lieu à des affrontements violents avec les autochtones et ils exerçaient des métiers modestes et peu gratifiants :

"Métiers ambulants, cireurs de chaussures, balayeurs de rue ou débardeurs au port de New-

York, égoutiers, gaziers ou maçons à Paris"26.

Toutefois, l'italianité a été davantage préservée à Harlem, grâce à une vie associative forte, au maintien des traditions, des loisirs (jeux de cartes, pétanque), tandis que les Italiens de la Villette se sont rapidement intégrés dans la société. Les mariages mixtes - les hommes italiens étant plus nombreux que les femmes - ont favorisé cette intégration alors qu'à Harlem le mariage endogamique était de rigueur. En Île-de-France, deux autres villes ont accueilli une importante population italienne : Argenteuil située dans le Val-d'Oise et Nogent dans le département du Val-de- Marne.

Les Italiens d'Argenteuil ont marqué de leur présence la ville d'Argenteuil, en particulier le quartier Mazagran :

"Cet endroit, il était célèbre : le quartier des Italiens. Mazagran (...) Ah, oui, c'était un quartier

complètement italien "27.

25 Ralph SCHOR, «Judith RAINHORN, Paris, New-York; des migrants italiens, années 1880-1930» Revue européenne des migrations internationales, vol.23 n°2|2007 [en ligne]

26 Ibidem

27Témoignage d'Inès, « La communauté italienne d'Argenteuil. Identité et mémoires en question », propos recueillis par Antonio CANOVI, in Racines italiennes, p 241.

Et pourtant, les Italiens d'Argenteuil ne la qualifient pas de « Petite Italie » dans leurs récits, ils l'appellent plus volontiers « Petit Cavriago » ou « Petite Reggio », parce que la plupart des immigrés qui s'y sont installés venaient de la région d'Émilie Romagne. Ils affirment cependant avec fierté leur appartenance au quartier, dont ils ont italianisé le nom, Mazzagrande :

"À l'époque, y'avait 90 % d'Italiens et 10 % de Français, ils étaient obligés d'apprendre l'italien, sinon ils ne pouvaient pas vivre, parce qu'on parlait italien partout, dans les magasins on parlait italien "28.

Ce quartier est devenu dans les années 30 le refuge des antifascistes. Ils tenaient des réunions dans les salles communales, dans les cafés et les restaurants. L'engagement politique a joué un rôle important dans l'intégration des Italiens de Mazagran, Français et Italiens étaient unis dans la lutte antifasciste :

"Argenteuil devint un des bastions de la ceinture rouge à la mode franco-italienne comme il en fut plusieurs autour de Paris. Elle fournit des volontaires Français et Italiens pour la guerre d'Espagne"29.

Ils y multiplièrent les actes de désobéissance et de résistance sous l'occupation nazie.

L'immigration italienne remonte au XIXème siècle à Nogent. Les premiers venus étaient majoritairement originaires du Val de Nure (70 %), zone montagneuse au Sud de Plaisance, ils se sont très vite spécialisés dans les métiers du bâtiment et ont acquis au fil du temps un savoir-faire reconnu.

Différentes vagues d'immigration se sont succédé à Nogent : certains fuyaient le fascisme, d'autres la misère. Les réseaux d'amitié ou de parenté les amenaient à Nogent.

Les Italiens se sont regroupés dans le centre-ville de Nogent, où ils vivaient dans la pauvreté, comme le laisse deviner la description de François Cavanna :

"La rue Sainte-Anne et le quartier tout autour c'est le vieux Nogent. Les Français ont abandonné ses ruelles tortillées, ses enfilades de cours et de couloirs et ses caves grouillantes de rats d'égout aux Ritals."

Certains immigrés ont ouvert de petits commerces, ou des cafés comme le Petit
Cavanna
. L'hôtel-restaurant le Grand Cavanna est devenu une institution et
accueillait les nouveaux venus. Le fait de créer sa propre entreprise montre la

28 Ibidem, témoignage de Marino, p 242.

29 Antonio CANOVI, « Argenteuil, une petite Italie antifasciste? » in Les petites Italies dans le monde, Marie- Claude BLANC CHALÉARD (dir.), PUR, 2007, p180.

volonté de s'établir définitivement et symbolise la réussite dans le pays d'accueil30. Ainsi les noms des familles d'entrepreneurs : Cavanna, Taravella, Imbuti, entre autres, sont-ils devenus célèbres dans la région.

Les autres communautés italiennes suffisamment importantes pour que l'on puisse parler de « Petites Italies » se trouvent en Lorraine :

Les zones minières et sidérurgiques du Nord- Est de la France ont, en effet, fait appel à différentes époques, aux travailleurs italiens, qui se sont regroupés souvent dans la même ville, à proximité de la mine ou de l'usine. Comme le souligne Pierre Milza, la population de certaines communes comptait plus d'Italiens que de Français :

"Il en est ainsi à Mancieulles près de Briey et à Villerupt en Meurthe-et-Moselle, où les Italiens originaires pour la plupart du Frioul ou de la région de Gubbio en Ombrie- représentent plus de la moitié de la population"31.

Pour les autres régions de France, il est difficile de recourir à l'appellation « Petites Italies » en dépit d'une présence très importante d'Italiens. À Lyon, ils ont occupé quelques rues du centre mais se surtout regroupés en périphérie, où ils vivaient parfois dans des ghettos insalubres.

Il n'y a pas de « Petite Italie » à Marseille non plus, bien que les Italiens soient arrivés si nombreux qu'ils ont suscité un sentiment d'invasion chez les Marseillais. Il y avait cependant à l'époque des quartiers italiens, autour du Vieux-Port, dans le Panier, le quartier Saint-Lazare et le quartier de Saint-Mauron, surnommé « Petite Sicile ». L'intégration des méridionaux n'a pas été facile, nous avons déjà évoqué les manifestations xénophobes à l'égard de ceux que l'on appelait sans distinction « les napolitains ». C'est ainsi que le quartier du Vieux Port devint le « Petit Naples » pour les Marseillais. Comme en témoigne Nicole Giacomuzzo :

"Tout autour du Vieux Port, dans ces rues aux noms pittoresques de vieux métiers, on n'avait pas vraiment l'impression de vivre dans une « Little Italy » car là se côtoyaient les descendants de ceux qui étaient venus de tous les rivages de la Méditerranée (...) Et pourtant, même si autour de moi on ne parlait pas italien, tout au plus quelques expressions, injures ou imprécations en dialecte, mon quartier était bien une petite Naples"32.

Après la seconde guerre mondiale, les quartiers italiens de Marseille disparaissent :
le quartier du Vieux-Port, qualifié "d'empire du péché et de la mort" par l'académicien

30 Cf. Annexe 3: Entreprises du bâtiment et évolution de la colonie italo-nogentaise.

31 Pierre Milza, op.cit. p 95.

32 Nicole GIACOMUZZO, «Saveurs d'enfances», in Racines italiennes, Op.cit. p 104.

Louis Gillet33 est détruit, ses habitants - dont beaucoup étaient Italiens - sont évacués par milliers.

Aujourd'hui, on retrouve quelques traces de cette présence italienne, car les représentants des générations successives sont venus se réinstaller dans le quartier. À Nice, ville italienne par excellence, l'arrivée massive des immigrés a été aussi mal perçue qu'à Marseille, mais leur intégration a été moins difficile, probablement en raison des affinités culturelles et linguistiques et parce qu'ils n'ont pas constitué de véritables communautés : en effet, ils se sont disséminés dans toute la ville et se sont mêlés à la population, même si on relève une présence plus forte dans le Vieux Nice et à Nice Ouest (Magnan, la Madeleine).

Laure Teulières s'est interrogée sur l'absence de « Petites Italies » dans le Sud- Ouest de la France : en effet, l'arrivée massive des Italiens dans les années 20, aurait pu donner lieu à des regroupements : il n'était pas rare d'ailleurs que les nouveaux venus soient tous originaires du même village italien. Mais ils se sont dispersés dans les campagnes pour s'installer sur des terrains laissés en friche et sont passés inaperçus, comme en témoigne le résultat d'une enquête sur la population de la France dans le département du Tarn-et-Garonne :

"Les immigrés italiens sont ici retirés, silencieux, invisibles. Le fait est qu'on ne les voit pas.

Pour les découvrir, il faut aller les chercher au fond de leurs campagnes"34.

Ils n'avaient de contacts qu'avec leurs voisins avec lesquels ils se réunissaient lors des fêtes, pour jouer aux cartes. Toutefois, malgré un certain repli sur la famille et l'entourage proche, ils ont tissé des liens avec les agriculteurs français, surtout lors des moissons : ils travaillaient ensemble et partageaient leur repas.

Dans les villes et les villages, il y a avait des commerces, des cafés et des restaurants italiens et quelques associations italiennes ont vu le jour, notamment sous l'influence fasciste. Leur succès a néanmoins été limité par l'éloignement géographique.

Étrangement ce ne sont donc pas dans les départements les plus italianisés35, mais dans de petites communes du Nord et du Nord- Est que ce sont formées les « Little Italy » à l'échelle française

33 Pierre MILZA, Op.cit. p 537.

34 Enquête sur la population de France. Le département du Tarn-et-Garonne, L'Illustration, 23 février 1929, cité par Laure Teulières, in « Perdus dans le paysage ? Le cas des Italiens du Sud- Ouest de la France » in Les Petites Italies dans le monde, Op.cit. p1 89.

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