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La contrebande de voitures volées entre la Gabon, le Cameroun et la Guinée-Equatoriale: essai sur une activité criminelle transfrontalière en Afrique centrale

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par Bruno MVE EBANG
Université Omar Bongo - Maitrise 2009
  

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Deuxième partie :

DU RÔLE DES TROIS ÉTATS ET DE L'IMPACT DE LA CONTREBANDE DE VOITURES VOLÉES

Chapitre III- Le rôle des trois États dans le système de contrebande

Les effets de la réduction du pouvoir d'achat dans les années 1990 ont été plus graves au Cameroun. En effet, dans ce pays, au lieu qu'il soit divisé par deux, le pouvoir d'achat l'a été par trois, favorisant ainsi la décrépitude socio-économique du pays113(*). Cela a fait en sorte que les activités illicites de ce pays se déplacent vers le Gabon, pays à stabilité socio-économique et socio-politique relative, ainsi qu'en Guinée-Équatoriale où l'embellie issue du pétrole a fait en sorte que les « nouveaux riches [...] fassent des folies [...] en achetant des [...] voitures de luxe mais d'occasion en provenance de tous [...] les pays environnants »114(*). Ces facteurs, ajoutés à une amélioration relative du réseau routier et la porosité des frontières entre les trois États, nous permettent de constater que dans ce système de contrebande, le Gabon est le principal pays pourvoyeur en voitures volées, le Cameroun, un pays de destination finale et de transit, et la Guinée-Équatoriale constitue l'espace de destination finale par excellence.

Section 1- Le Gabon, le principal pays pourvoyeur

Avec environ 115 000 voitures importées chaque année, dont 12% de véhicules neufs, l'Afrique centrale est un petit marché où les voitures d'occasion prédominent. Le taux d'équipement moyen de l'ordre de 11 voitures pour 1 000 habitants, soit respectivement 45 à 80 fois moins élevé qu'en Europe et aux Etats-Unis, traduit moins l'inexistence d'un véritable marché que le caractère inaccessible du bien automobile115(*). Cependant, dans ce marché, « le Gabon se démarque nettement avec un taux d'équipement six fois supérieur à la moyenne régionale, une proportion de voitures de luxe neuves, [...] de plus du tiers des importations et un parc relativement en bon état  dans une région dont le parc automobile est estimé à 1,1 million d'unités»116(*). Ainsi, le Gabon enregistre le plus grand nombre de voitures de luxe qui nourrissent le marché de voitures volées entre les différents pays à l'étude. En effet, environ 500 voitures gabonaises sont acheminées chaque année dans ces deux pays, et les chiffres sont en perpétuelle augmentation117(*).

Tableau n°5- Caractéristiques des marchés automobiles en Afrique centrale

 

Cameroun

Congo

Gabon

Guinée-Equatoriale

Centrafrique

RDC

Sao-Tomé et Principe

Tchad

Population en Millions

16,3

4

1,4

0,5

4

58

0,16

9,7

Parc automobile

300 000

110 000

100 000

15 000

25 000

450 000

3 000

80 000

Taux d'équipements

18

27

71

30

6

7

19

8

Importations

45 000

15 000

13 000

4 000

3 000

30 000

300

7 000

Pourcentages des voitures neuves

6%

7%

35%

20%

5%

10%

6%

6%

Source : Données de INS Cameroun, Douanes Congo, URAI Gabon, in Ambassade de France - Missions Économiques en Afrique Centrale, « Le marché automobile en Afrique centrale», Lettre régionale, Lettre d'Afrique centrale n°53, Mars 2007, p.2.

A la lecture de ce tableau, c'est le Gabon qui est l'espace le plus doté en voitures neuves, surtout de luxes, et de ce fait est considéré comme le principal pays pourvoyeur dans le système de contrebande de voitures volées entre le Gabon, le Cameroun et la Guinée-Équatoriale. Au Gabon, l'espace le plus touché par ce phénomène est la capitale.

1-1 Libreville, un espace fortement touché

Au Gabon, Libreville est l'espace le plus touché par le vol de voitures destinées à l'exportation vers les pays frontaliers du Nord. En effet, la proportion en voitures volées ne cesse d'augmenter dans cette ville. Cette hausse s'explique d'abord par le fait que la ville concentre plus de 50% du parc automobile national118(*), principalement neuf. Ensuite, elle est reliée par un réseau routier relativement en bon état qui permet « une facile accessibilité aux différentes frontières entre les trois pays via les communes de Medouneu, de Mitzic, d'Oyem et de Bitam principalement »119(*).

Graphique n°4- Statistiques des voitures volées à Libreville de 2003 à 2008

Source : Données statistiques de l'État-major des Forces de Police d'Investigations Judiciaires.

A l'analyse de ce graphique, nous remarquons que le vol de voitures est bien en développement. Ce phénomène peut s'expliquer par « les fortes commandes de voitures neuves pendant les consultations électorales [...] durant lesquelles les ventes ont augmentées de l'ordre de 22% »120(*), attirant ainsi les contrebandiers de voitures volées. En effet, lors de ces périodes qui sont favorisées par une relative croissance économique du Gabon, depuis le début des années 2000, « le Cameroun est frappé par une vulnérabilité des produits dont les échanges sont effectués hors du cadre formel ou ceux dont les capacités techniques et/ou industrielles de production sont limitées et font face à une forte demande nationale au Cameroun [...] »121(*). Ainsi, on constate que plus le parc automobile du Gabon, et particulièrement de Libreville, augmente, plus les réseaux de crime organisé en provenance du Cameroun se dirigent vers ce pays pour y voler des voitures et ensuite les revendre dans leur pays.

Libreville est l'espace de prélèvement privilégié des voleurs de voitures. En effet, son parc automobile est essentiellement constitué de voitures d'occasion, dépourvues de systèmes de sécurité, est prisé. Par ailleurs, le grand nombre de voitures composées de haut de gamme, telles que les grosses cylindrées, attire aussi les voleurs. C'est ainsi que même les voitures de services ont été plusieurs fois déclarées volées par plusieurs administrations ; ce qui a poussé les autorités à ne plus autoriser qu'une voiture des services publics traverse les frontières nationales même si l'occupant possède tous les documents122(*).

En outre, on observe dans la ville de Libreville une prolifération de garages qui pratiquent le démantèlement ou « la cannibalisation » des voitures volées. La cannibalisation d'une automobile peut se définir comme étant le fait qu'un garagiste prélève toutes les pièces d'une voiture. En effet, ces garages ont été identifiés par la police judiciaire de Libreville. Cette activité constitue le plus souvent leur principale source de revenus de telle sorte à ce qu'ils sont les approvisionneurs des points de ventes de pièces détachées d'occasion.

Carte n°5- Localisation des garages de « cannibalisation » à Libreville

Sur la carte ci-dessus, on remarque que la plupart des garages sont localisés à la périphérie de la commune de Libreville (Mélen, Mikolongo) ou dans de grands espaces commerciaux comme Rio ou la Sorbonne. On comprend pourquoi dans ces espaces se situent plusieurs points de ventes de pièces détachées d'occasion. En effet, il existe un réseau entre les garagistes, qui sont les fournisseurs de pièces et les détenteurs de ces points de ventes, qui sont les revendeurs. Les pièces détachées qui y sont vendues rivalisent dans les coûts avec celles commercialisées dans des magasins exposant les pièces d'origine.

Tableau n°6- Comparaison des prix de quelques pièces d'une Toyota Carina 3

Dénomination des pièces

Coût moyen d'occasion

Coût moyen du neuf

1 Disque d'embrayage

14 000 FCFA

18 000 FCFA

1 jeu de Segments

35 000 FCFA

45 000 FCFA

1 jeu de 4 Pistons

30 000 FCFA

40 000 FCFA

1 Disque de frein

6 000 FCFA

10 000 FCFA

1 Plaquette de frein

7 000 FCFA

10 000 FCFA

1 Garniture

7 000 FCFA

10 000 FCFA

1 Amortisseur

18 000 FCFA

22 500 FCFA

Source : Enquête de terrain à Libreville, Avril 2009.

1-2 Le reste du pays

Le Gabon est de plus en plus touché par le phénomène de vol et d'exportation de voitures volées. En effet, pour vérifier que Libreville ne constitue pas le seul espace d'opérations des réseaux criminels organisés, nous nous sommes déplacé à l'intérieur du pays. Sachant que les voitures volées au Gabon sont principalement exportées vers ses voisins frontaliers du Nord, nous avons donc concentré notre étude dans les principaux espaces urbains de cette partie du pays.

De nos investigations, il ressort que « la contrebande de voitures volées se développent dans ce pays mais  personne n'en a encore prit véritablement conscience »123(*). Cependant, le problème de la disponibilité des données se pose avec acuité ; ce qui révèle une fois de plus la méconnaissance et la marginalisation dont fait l'objet cette activité criminelle.

A Mitzic, où se trouve l'un des plus grand poste de contrôle routier du pays, des voitures en provenance de Libreville ont été interceptées. Cependant, ces statistiques ne sont tenues de manière régulière que depuis trois ans124(*). La ville en elle-même ne connait pas le phénomène. Ainsi, 6 voitures ont été interceptées en 2006, 5 en 2007 et 8 en 2009, soit une moyenne de 6 voitures interceptées par an. Dans la localité de Sam, non loin de Mitzic et proche de la frontière équato-guinéenne, le petit poste de contrôle n'a pas encore enregistré ce phénomène. Selon le chef de poste125(*), « les chauffeurs ont tous les papiers mais il est vrai qu'avec l'affluence, la vérification de la conformité des papiers de la voiture en elle-même n'est pas toujours pointue». Ce qui veut dire que cette voie doit sûrement être un point de passage important de voitures volées.

Concernant les pièces détachées de voitures, il ressort que les propriétaires de garages de Mitzic sont tous des sujets Camerounais, ceux des points de ventes essentiellement des Nigérians. Ces derniers vendent toutes sortes de pièces d'occasion à des prix dérisoires et, selon eux, ils sont principalement ravitaillés par les garagistes de la commune126(*). Selon les garagistes, les voitures dépiécées, plus ou moins neuves, appartiennent à des particuliers qui n'arrivent pas à leur payer les frais de réparation et, de ce fait, leur abandonnent souvent les voitures.

A Oyem, les vols de voitures sont en développement mais le problème est que la commune n'est pas loin de la frontière avec le Cameroun et la Guinée-Équatoriale, ce qui fait que les voitures ne sont presque jamais retrouvées par les policiers et les gendarmes127(*). En effet, à peine la voiture est déclarée volée que celle-ci disparaît du périmètre urbain de la commune128(*).

A Bitam, aucune voiture volée n'a encore été interceptée par les différents postes de sécurité et de douane. La raison en est sûrement due à la lenteur des déclarations et de la transmission des informations, mais aussi à la proximité avec la frontière nord. Selon le secrétaire général de préfecture, tout comme lors du développement l'immigration clandestine et le trafic des drogues que connait la commune, des notes de demande de renforts pour la lutte contre cette nouvelle forme de criminalité ont été transmises au ministère de l'intérieur mais sans suite129(*). En outre, « sur un total de 144 actifs -originaires d'Afrique centrale -, 137 étaient de nationalité camerounaise (92,5%). Ils évoluent surtout dans le cadre informel affectionnant le fractionnement excessif des produits et le phénomène de marchandage »130(*). En effet, dans cette commune, on constate une prolifération de garages et d'espaces de vente de pièces détachées, et ces différents éléments sont accolés dans l'espace urbain de telle sorte que l'on voit bien qu'il y a un réseau complémentaire.

Au Nord-Ouest du pays, dans les localités de Cocobeach et de Medouneu, aucune voiture des deux communes n'a encore été volée ou interceptée par les structures de contrôles de ces deux communes. Néanmoins, on observe, sur les rives de la baie de Corisco, un ballet de pirogues contenant des marchandises de toutes sortes. Emballées dans des cartons, les pièces détachées quittent le Gabon en direction de la Guinée-Équatoriale sans que les gendarmes et les douaniers en poste ne puissent justifier de leur origine puisque celles-ci sont, pour la plupart, déjà utilisées.

* 113C. D. G. AWOUMOU, « La criminalité transfrontalière entre le Cameroun et le Congo », Colloque international de Kribi, 28-30 Novembre 2008.

* 114S. LENOIR, « Guinée-Équatoriale : comment gère-t-on l'argent du pétrole ? », www.rfi.fr.

* 115Ambassade de France-Missions Économiques en Afrique Centrale, « Le marché automobile en Afrique centrale », Lettre régionale, Lettre d'Afrique centrale n°53, Mars 2007, p.2.

* 116Ambassade de France - Missions Économiques en Afrique Centrale, Op. Cit, p.2.

* 117J. MOULENDA, Op. Cit.

* 118Panapress, « Hausse des ventes de véhicules neufs au Gabon », 06/02/2009 http://www.panapress.com/newslatf.asp?code=fre010607&dte=06/02/2009.

* 119S. ONOHIOLO, « Échanges frontaliers : intégration par le Ntem », Le messager, 10/05/2006, p.4.

* 120Ambassade de France - Missions Économiques en Afrique Centrale, Op. Cit.

* 121C. D. G. AWOUMOU, Le couple Cameroun-Gabon au sein de la CEMAC, L'Harmattan, Paris, 2008, p.91.

* 122Entretien du 31/03/2009 avec le Capitaine Major N'NANG Louis, Adjoint du Commissaire au Commissariat centrale de Libreville.

* 123Entretien le 24/04/ 2009 avec EDZANG BEYEME Jonas, Secrétaire général de la préfecture de Bitam.

* 124Ces statistiques ne sont tenues que depuis l'arrivée de commandant de la Brigade de gendarmerie de la commune, l'Adjudant chef major Edouard NKONGUI TSITSALA en 2006.

* 125Entretien le 23/12/2008 avec le sergent serge MVIÉ.

* 126Entretien le 22/12/2008 avec John, un propriétaire d'un point de vente de pièces détachées d'occasion à Mitzic.

* 127J. OWONO MESSA, Op. Cit.

* 128Commandement en chef de forces de police nationales d'Oyem, statistiques 2005-2008. Cette ville a enregistré 54 déclarations de voitures volées en deux ans mais seulement 7 ont été retrouvées à ce jour.

* 129J. EDZANG BEYEME, Op. Cit.

* 130P. NGUEMA ENGO, « Villes et intégration régionale transfrontalière (Gabon-Cameroun) », Villes en parallèle : Villes du Gabon, n°40-41, 2007, p.129.

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