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Des transferts sont-ils possibles de la didactique du français (FLE/FLS) à  la didactique de l'amazighe (berbère) dans le contexte sociolinguistique marocain ?

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par Lahcen NACHEF
Université Rennes 2 - Master 2 2006
  

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Chapitre premier

Place de l'amazighe (ou berbère) dans le paysage linguistique et culturel marocain

I N T R O D U C T I O N

Pour comprendre la spécificité du paysage linguistique marocain, il convient dès l'abord de se représenter la dimension historique de l'évolution des langues tant maternelles qu'étrangères dans toute la région maghrébine et plus particulièrement au Maroc.

Ce détour, incontournable à notre sens, permettra de mieux cerner la complexité et la diversité caractéristique de la région et de mieux situer l'amazighe, composante elle-même particulière et objet de notre réflexion, dans un contexte global hérité d'un passé où il a été influencé par le contact avec d'autres langues et d'autres cultures.

Ce détour nous éclairera aussi - c'est du moins notre conviction- sur la sphère géopolitique et socioéconomique qui a connu l'usage de cet idiome ; sphère dont les confins dépassent le Maroc pour atteindre, nous le verrons, ceux de toute l'Afrique du Nord voire au-delà.

Nous analyserons ensuite les caractéristiques propres à la langue amazighe (ou berbère) dans ses rapports avec les différentes langues en présence actuellement au Maroc. Ce qui nous conduira nécessairement à présenter le statut de l'amazighe d'aujourd'hui, son introduction - toute récente - dans le système éducatif marocain et enfin les mouvements amazighes dont la dynamique a participé largement à la réhabilitation de cette langue. La mention de ces derniers ne sera que sommaire étant entendu que ce point - comme certains autres d'ailleurs que nous verrons dans le développement de cet exposé - sera largement examiné dans le second chapitre de cette partie.

UN DETOUR HISTORIQUE

Les Maghrébins, et parmi eux les Marocains, ont connu et ont subi l'influence de plusieurs civilisations qui se sont succédé autour du bassin méditerranéen depuis les périodes historiques les plus reculées3(*).

Sans rentrer dans les querelles entre historiens quant à l'origine des premiers habitants de l'Afrique du Nord, nous dirons avec un collectif d'historiens, sous la coordination de Michel Terrasse que "les premiers auteurs - des Grecs- qui parlent de l'Afrique du Nord, les appellent libyques ou numides, c'est-à-dire nomades, et que les Carthaginois ont appris l'agriculture à ces populations indigènes ... Et, si l'on ne sait pas grand-chose sur la langue Libyque, ancêtre des dialectes berbères, des inscriptions contemporaines de Carthage et de Rome révèlent que les signes trouvés ressemblent au "tifinaghe", utilisé encore aujourd'hui par les Touaregs"4(*) et adopté -après l'avoir simplifié- par l'Institut Royal de la Culture Amazighe (désormais IRCAM) et par plusieurs chercheurs et intellectuels amazighes. Signalons que certains amazighophones adoptent d'autres systèmes graphiques pour transcrire la langue amazighe : l'alphabet latin, surtout en Algérie, et la graphie arabe ou latine au Maroc.

L'histoire du Maroc, partie intégrante de l'histoire du Maghreb, a été mise en lumière par la présence de traces de populations conquérantes à partir du VIIème siècle av. JC, notamment les Phéniciens de Tyr qui "auraient, dans leurs explorations, atteint Lixus" (près de la ville de Larache actuelle)5(*)

Il en est de même de la civilisation romaine qui a dominé la région ayant eu des conflits et des alliances avec les princes berbères de l'époque, entre le 1er et le 3ème siècle av. JC. En témoignent les nombreux vestiges encore vivants dans certains sites comme à Volubilis, Salé, Larache, Tanger et jusqu'à Essaouira au sud. On relève par ailleurs que " le latin des inscriptions [retrouvées] est correct ...[même si] la langue des maîtres n'éclipse pas l'usage du punique ou du libyque (berbère). De même que, sur le plan religieux, les premiers habitants ont adopté les croyances des conquérants tout en gardant les leurs propres. Les inscriptions et les objets retrouvés lors des fouilles dans la région montrent bien cette réalité"6(*)

Si l'on continue sur cet axe diachronique, nous constatons qu'après une longue période appelée "siècles obscurs" marquée notamment par l'invasion des Vandales et des Byzantins, l'Afrique du Nord échappe à la latinité et au christianisme occidentaux pour se rattacher vers le VIIème siècle de notre ère à l'Orient musulman. Les Arabes parviennent à conquérir la région et à s'y établir pour l'islamiser avec Oqba Ben Nafiî en dépit d'une résistance farouche dirigée par Koseila puis par la Kahina respectivement chef de tribu et reine berbère qui, "persuadée de sa défaite, avait demandé à ses deux fils de se convertir à l'islam...[et peu après] les Berbères se convertirent rapidement à l'Islam. Jamais plus, ils ne mettront en cause cette conversion; les soulèvements ultérieurs seront anti-arabes mais non anti-musulmans."7(*)

Mais l'avènement de l'arabisation, corollaire de l'islamisation, fait que l'arabe remplace le latin comme langue officielle sur les monnaies et dans l'administration. Le latin se maintient au moins comme langue de culte chez les chrétiens. Les gens des campagnes, la majorité, continuent à parler berbère.

Si l'on s'avise à résumer l'occupation arabe du Maroc, nous ne pouvons pas ne pas évoquer les Idrissides, présentés souvent comme les fondateurs du premier Etat musulman et comme les responsables directs de l'islamisation et de l'arabisation du pays.

Viennent ensuite les Almoravides, dynastie d'origine berbère, au début du XIème siècle où l'islamisation est un fait acquis. Toutefois, la société berbère a conservé la plupart de ses traits originels en plus d'un enrichissement apporté par la conquête de l'Espagne qui a profité aux Marocains sur plusieurs niveaux, l'architecture de Cordoue et de Séville entre autres.

L'espace ne nous permettra pas d'évoquer dans le détail toute la succession des dynasties arabes ayant régné au Maroc; néanmoins, nous signalerons les moments les plus importants.

Après les Idrissides et les Almoravides, les Almohades - d'origine berbère également - ont attiré et protégé savants et poètes dans leur entourage immédiat. Leur époque a été marquée par des penseurs de haut rang : des médecins et philosophes comme Ibn Toufaïl et Ibn Rochd (Averroès), des géographes comme Idrissi et Abou Ali Al Hassan, des historiens comme Al Baïdaq et Al Marrakchi, des poètes et des écrivains...Mais sur le plan linguistique, là encore "si l'arabe était la langue commerciale, intellectuelle et administrative, le berbère restait la langue commune de la plus grande partie de la population, à tel point qu'à Fès les Almohades ne nommaient dans les emplois de khatib (prédicateurs) que ceux parlant berbère. Il faudra le concours des chants et litanies en honneur dans les corporations et confréries pour que cette culture se répande dans les couches sociales nouvelles."8(*)

L'époque de la dynastie suivante - les Mérinides - a connu la naissance du grand Ibn Khaldoun (vers 1332), un autre berbère né à Tunis, d'une famille d'origine d'Andalousie, auteur de "Kitab Al Ibar" (littéralement "livre des morales") précédé de sa célèbre introduction historique dite "Prolégomènes" ou "la Moukaddima". Son histoire reste indispensable pour la connaissance du passé du Maghreb, spécialement du XIVème siècle.

Après la chute des Mérinides, et à l'époque de leurs successeurs les Béni Ouattas, les Portugais s'emparent d'Azila et de Tanger obligeant les Ouattassides à signer une trêve de 20 ans. La pression étrangère va s'amplifier après la chute de Grenade et après l'installation des Turcs en Afrique du Nord. Les difficultés vont s'accroître du fait de l'occupation par les Espagnols des ports du nord du Maroc. Ce qui fait dire au collectif des historiens dans Histoire du Maroc que "notre histoire, depuis le XVIème siècle, épouse les contours de l'histoire européenne...c'est dire à quel degré les facteurs extérieurs ont, à l'époque moderne, déterminé notre histoire intérieure." 9(*)

La dynastie des Saadiens, qui succèdent aux Ouattassides, sera imprégnée, malgré elle de la civilisation turque au point qu'on parla sous le règne d'Ahmed Al Mansour (1578-1603) "d'une véritable turquisation du Maroc"10(*). Rappelons que le pouvoir de ce sultan s'est étendu jusqu'au Soudan, un apport civilisationnel qui vient cette fois du Sud.

Les Alaouites arrivent enfin pour procéder à la réunification du pays, disloqué à la fin des Saadiens, et étendent leur pouvoir jusqu'en Afrique méridionale, Mauritanie, Sénégal, Soudan...notamment à l'époque de Moulay Ismaïl, nommé "le Grand bâtisseur". Après la mort de celui-ci, l'on assiste à un grand brassage des populations dû aux grandes migrations mues par les recherches des pâturages après le dessèchement du pays qui s'accuse entre 1776 et 1782. Brassage qui fait qu'aujourd'hui il est très difficile pour un Marocain de déterminer avec précision son appartenance ethnique et à fortiori linguistique.

Cependant, le début du XIXème siècle connaîtra un revirement; les Berbères du Rif, du Moyen-Atlas et du Haut-Atlas se révoltent contre le sultan d'alors même si les chefs de ces révoltés sont souvent de fervents religieux, voire des chefs de confréries maniant excellemment la langue du coran en plus de la leur propre.

Pendant ce siècle, s'est faite par ailleurs la préparation de la pénétration européenne qui se traduit d'abord par "la signature de conventions et traités avec la Grande Bretagne en 1856, l'Espagne en 1860, la France en 1863 posant ainsi les bases juridiques des rapports du Maroc avec l'Europe à l'égard de laquelle sa dépendance ne fera que s'accentuer"11(*). Les puissances coloniales, trouvant la position géopolitique du Maroc importante, ne cachent plus leurs rivalités d'intérêts et leurs convoitises. Ce qui, avec la fameuse conférence de Madrid en 1880, marque la fin de l'indépendance du Maroc. Tous les efforts des derniers sultans alaouites, avant le protectorat français, se sont soldés par l'échec facilitant la pénétration de la France qui a obtenu -moyennant quelques concessions - le désistement des autres puissances : l'Italie en 1902, l'Angleterre et l'Espagne en 1904 et plus tard en 1911 l'Allemagne qui avait développé son influence dans la région du Souss. Ensuite, vient la conférence d'Algésiras dont l'Acte prévoit l'exercice de la tutelle internationale sur le Maroc puis l'occupation progressive du pays, couronnée par le protectorat français signé en 1912.

A cette époque, on s'y attend, la population marocaine cohabite avec d'autres mouvements de populations. Un seul exemple, le nombre de juifs est estimé à 200 000 en 1951"12(*). L'enseignement dispensé se caractérise par son extrême diversité; on en distingue plusieurs types : un enseignement traditionnel dans les écoles coraniques, un enseignement moderne européen, un enseignement israélite et un enseignement musulman avec des programmes différents allant jusqu'à la mise en place par les autorités coloniales d'un enseignement visant à séparer les Arabes des Berbères avec la création d'un collège franco-berbère à Azrou (ville du Moyen Atlas), ne recrutant que dans le monde berbère et n'enseignant que le français et le berbère. Ce qui, entres autres, a attisé le feu de la résistance et a conduit probablement à la revendication de l'indépendance à partir de 1944 et jusqu'à ce que celle-ci soit recouvrée en 1956.

Il ressort de ce bref détour historique que le Maroc a été, depuis très longtemps une terre cosmopolite dont les habitants sont devenus de ce fait plurilingues et polyglottes. Le berbère (ou amazighe), première langue des habitants de l'Afrique du Nord a subi toutes sortes d'influences et a été tantôt érigé en langue de communication, tantôt rabaissé et étouffé au profit des autres idiomes jouissant de pouvoir politique et/ou économique supérieur. Il n'est donc pas étonnant que le parler des Marocains referme les traces des langues des peuples ayant vécu ou vivant encore sur la terre des Berbères.

Mais qui sont donc ces Berbères?

Plusieurs thèses ont été présentées par les généalogistes et les chroniqueurs arabes et autres. Thèses qu'Ibn Khaldoun a analysées et dont il a critiqué les textes avant de donner son opinion selon laquelle "Les Berbères seraient des Chamites venus de Canaan"13(*). Mais les préhistoriens et archéologues ont réussi à identifier, au Maroc comme en Espagne et aux Canaries, une souche très ancienne "ibéro - maurrussienne" ou "ibéro-berbère" et c'est sur cette souche "atlante" -membre africaine de la grande famille néolithique occidentale- que serait venu se greffer un premier apport Chamite parti de Canaan. Le tifinaghe, alphabet libyco-berbère appartient à la famille des écritures chamito-sémique. Les Berbères, ou Imazighen, ont adopté l'esprit libéral des Phéniciens; les Carthaginois leur ont ligué l'art de l'agriculture et de la parure. Des Romains, ils ont observé le plan de la maison urbaine et le calendrier julien... ; la religion solaire des Atlantes et des Cananéens, l'animisme africain et l'ésotérisme oriental, subtilement combinés, ont profondément marqué leurs âmes assoiffées de spiritualité. Ils ont embrassé successivement les grands monothéismes, tout en restant fidèles aux sources sacrées, aux rites phalliques et aux dieux agraires. Judaïsés, puis christianisés, les Berbères - pourtant toujours prompts à recueillir des visiteurs étrangers les enrichissements matériels et spirituels qu'ils sont susceptibles de leur apporter,ont mis longtemps à accepter l'Islam avant de devenir dès le VIème siècle les ardents propagateurs de la foi islamique, maniant l'arabe au point que cela inspira au professeur André Adam cette image célèbre "Le Maroc serait bien un "tuf" berbère recouvert d'alluvions arabes"14(*)

CA R A C T E R I S T I Q UE S D E L A L A N G H E AMAZIGHE

* 3 D'après Mohamed Chafik, ancien doyen de l'IRCAM , dans un discours prononcé à l'occasion de sa nomination à l'Académie Royale : «les hommes de pensée, ayant vécu sur cette terre -le Maghreb- ont été partie prenante à chacune des civilisations qui se sont succédé autour du bassin méditerranéen. Ainsi ont-t-ils donné des prêtres à Anon, dieu des dieux, dont le grand temple se trouvait à Siwa. Ces prêtres avaient leur mot à dire dans la conduite des affaires du culte comme dans celles de l'Etat. Alexandre Le Grand, ajoute-t-il, ne dut-il pas faire un long détour pour atteindre leur lointaine oasis et s'y trouver une consécration religieuse à sa conquête de l'Egypte? Les descendants de ces prêtres ... continuent à parler berbère!» in Pour un Maghreb d'abord maghrébin, p. 13, Tarik Ibn Zyad pour les études et la recherche, 2000, Rabat

* 4 Histoire du Maroc, J. Brignon, A. Amine, B. Boutaleb, G. Martinet, B. Rosenberger avec la collaboration de M. Terrasse, 1994, Hâtier/Librairie Nationale, Casablanca p. 15.

* 5 Histoire du Maroc, op. cit. p. 24 et suivantes

* 6 Histoire du Maroc, op.cit, pp. 40, 41

* 7 Bernard Lugan Histoire du Maroc, des origines à nos jours ,Perrin/Critérion, 2000, p. 48.

* 8 Histoire du Maroc op. cit., p. 157

* 9 Histoire du Maroc, op. cit., p. 183

* 10 Histoire du Maroc, op. cit. p. 209

* 11 Histoire du Maroc , op. cit. p. 292

* 12 Histoire du Maroc, op. cit. p. 298.

* 13 Jean Mazal, Enigmes du Maroc , Robert Laffont, 1971, p. 72 et suivantes.

* 14J. Mazal, op. cit. p.19 et suivantes.

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