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Regard des acteurs de terrain sur les conduites addictives des jeunes (représentations sociales, pensée sociale et logique d'accompagnement )

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par Julie Boussoco
Université de Provence Aix en Provence - Master II psychologie sociale de la santé 2012
  

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5.2 Facteurs centrés sur les normes sociales, la culture : normes et déviances

Pour Maisonneuve (2009), les normes sociales correspondent à des règles comportementales ou de jugements, partagées par un collectif d'individus en interaction. Elles sont plus ou moins implicites et fournissent un cadre de référence commun au groupe. Les normes supposent l'attribution d'une valeur reconnue par les membres du collectif. Il existe les normes de comportements qui impliquent des conduites, et les normes de jugement correspondant aux attitudes, opinions et croyances. On distingue aussi les normes formelles (lois, codes, règlements) des normes informelles. Si la norme n'est pas respectée, les individus l'ayant enfreinte peuvent faire l'objet de réprobation voir de sanction. On parle alors de déviance.

En effet, selon Mucchielli (1999), la déviance est un fait social qui n'existe qu'en regard de la normalité. C'est l'existence des normes qui fait apparaître les transgressions. « Les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme des déviants. De ce point de vue, la déviance n'est pas une qualité de l'acte commis par une personne, mais plutôt une conséquence de l'application, par les autres, de normes et de sanctions à un "transgresseur". Le déviant est celui auquel cette étiquette a été appliquée avec succès et le comportement déviant est celui auquel la collectivité attache cette étiquette ». (Becker, 1985, p.33). La société institue des normes à travers ses « entrepreneurs de morale» , c'est-à-dire

ceux qui élaborent et ceux qui font appliquer les normes auxquelles les déviants ne se conforment pas (seules les catégories dotées d'un certain pouvoir économique et politique sont capables, en pratique, d'obliger les autres à accepter leurs normes) : « Les différences dans la capacité d'établir des normes et de les appliquer à d'autres groupes sont essentiellement des différences de pouvoir (légal ou extra-légal). Les groupes les plus capables de faire appliquer leurs normes sont ceux auxquels leur position sociale donne les armes et du pouvoir. Les différences d'âge, de sexe, de classe et d'origine ethnique sont toutes liées à des différences de pouvoir. C'est cette relation qui explique les différences de degré dans la capacité des groupes ainsi distingués à établir des normes pour les autres » (Becker, 1985, p.171).

La transgression peut revêtir des formes multiples, lesquelles seront considérées comme plus ou moins graves : transgressions des usages, des coutumes et/ou des normes juridiques. Pour Mucchielli (1999), ce sont les sanctions et la sévérité avec laquelle elles sont appliquées qui permettent de mesurer l'effectivité des normes et de distinguer le degré de tolérance à l'égard de certains comportements déviants.

4 Médicalisation de l'existence, normes sanitaires et déviance

Selon les chercheurs (Saint-Germain, 2005 ; Saint-Onge, 2005 ; Beaulieu, 2005 ; Cohen & Breggin, 1999 ; Conrad, 1995, cités par Suissa, 2008), la médicalisation est un processus par lequel on en vient à définir et à traiter des problèmes non médicaux, principalement sociaux, comme des problèmes médicaux, voire pathologiques. Certains facteurs contextuels auraient favorisé l'apparition de la médicalisation comme mode de gestion des problèmes sociaux : un certain déclin de la religion, une foi inébranlable dans les sciences, l'individualisme grandissant, un affaiblissement des liens sociaux, la rationalité et le progrès et enfin, le pouvoir et le prestige grandissants de la profession médicale.

Selon Gori (2006), « L'homo psychologicus après s'être transformé en homo medicus devient un homo économicus partenaire d'un échange dont le paradigme est celui du marché. [...] Informé loyalement et de manière éclairée, l' "homo medicus" ne pourrait plus que se soumettre librement aux injonctions de l'hygiène et de la santé publique dont il intériorise les normes pour mieux se surveiller dans ses conduites en se comportant comme il faut pour bien se porter ». (p.79).

Par exemple, dans son article sur la dépressivité et l'usage de drogues à l'adolescence, en 2004, Peretti-Watel met en évidence que l'attention portée par les psychologues, les sociologues et les épidémiologistes à la relation supposée entre mal-être et usages de drogues, illustre

l'obsession contemporaine de la normalité. Comme le dit l'auteur, « Dans cette société chacun risque à tout instant de glisser vers l'anormalité, et ce dès la naissance, les sciences

humaines et médicales sont mises à contribution pour assurer une surveillance permanente du corps social. Cette surveillance viserait à hiérarchiser les individus selon leur normalité, pour en disqualifier certains puis essayer de les corriger une fois le diagnostic établi ». (p.107). Il dénonce aussi, en 2009, dans son ouvrage « Le principe de prévention, culte de la santé et ses dérives », la stigmatisation des conduites à risque.

Ainsi, l'évolution des normes sanitaires conduit aussi à considérer comme hors normes toute conduite non conforme à la recherche de la santé optimale. Ainsi, les conduites addictives sont considérées comme pathologiques et déviantes par les experts de santé. Et nous observons la pénalisation de certaines pratiques très répandues comme l'acte de fumer. Aujourd'hui, celui qui allume une cigarette dans un lieu public est un délinquant puisqu'il enfreint la loi, alors qu'il y a à peine quelques années, dans la même situation, il était un individu parfaitement normal. Certes, le contrôle social est encore assez souple pour le moment : le « délinquant » est simplement prié d'éteindre sa cigarette. Mais il est probable que, dans vingt ou trente ans, il en sera de même que pour le contrôle de la conduite en état d'ébriété.

4 Conduite addictives, de la déviance primaire à la déviance secondaire

Selon Tenaerts (2011), Edwin Lemert, dans les années 1950 propose une classification binaire de la déviance : déviance primaire et déviance secondaire. La déviance primaire correspond à la transgression de normes sociales, mais n'a pas d'effet sur la structure psychique des individus et n'affecte pas leur rôle social. La déviance secondaire concerne la réaction à la reconnaissance et la qualification de cette déviance par une instance de contrôle social. Cette dernière entraîne une restructuration du psychisme du déviant qui intériorise le stigmate et s'identifie au rôle déviant qui lui est assigné. L'intérêt de cette classification réside dans la compréhension du processus de passage de l'une à l'autre. Un comportement relevant de la déviance primaire peut être suivi ou non de comportements relevant de la déviance secondaire. Selon Dessez (2003), les conduites addictives prennent place également au sein d'un continuum temporel quant à la fréquence de leur manifestation : la majorité des adolescents en restera au stade de l'expérimentation, une minorité s'engagera dans des répétitions de l'usage ou des pratiques qui les conduiront vers la marginalisation.

C'est ce qu'illustre Becker (1985), avec son concept de « carrière déviante ». Selon Becker (1985) et Goffman (1977), la déviance n'est ainsi qu'un rôle endossé par celui qui est victime de la stigmatisation des autres. Et, s'il persiste, ce rôle peut entraîner une modification de la personnalité de l'individu ainsi qu'une modification de ses relations sociales. Il entre alors progressivement dans une " carrière " de déviant. L'entrée en déviance est un processus qui comporte un certain nombre d'étapes :

- Commettre une première transgression.

- Être pris et désigné comme déviant, « probablement l'une des phases les plus cruciales du processus de formation d'un mode de comportement déviant stable », aboutissant à une redéfinition de son identité par les autres.

- Cette nouvelle définition peut entraîner une amplification de la déviance.

- Enfin, le déviant intègre un groupe déviant organisé : rationalisation des pratiques,

justifications théoriques, juridiques, psychologiques... Système d'autojustification.

Dans son étude sur les fumeurs de marijuana, Becker distingue 3 phases de la carrière déviante qui correspondent à une modification du rapport entretenu par le fumeur avec les codes sociaux de la société et du milieu dans lequel il utilise la marijuana (chaque fois, passage à un niveau supérieur) :

- débutant : fume pour la première fois.

- utilisateur occasionnel : consommation sporadique dépendant de circonstances aléatoires. - consommateur régulier : pratique devenue systématique et régulière.

Becker (1985) avance que pour voir apparaître un comportement déviant il faut une défaillance du contrôle social. Et, pour qu'il y ait passage d'un niveau d'utilisation à un autre il faut que les différents types de contrôles sociaux perdent de leur efficacité. À l'inverse, s'ils conservent leur efficacité, cela peut empêcher l'évolution ultérieure. Dans ce sens, Dessey (2003), relève que les expérimentations de substances psychoactives s'accroissent au cours des périodes historiques

dominées par un affaiblissement des repères et des normes collectives, et dans les situations les substances sont aisément accessibles.

4 Le « travail social » et la prévention comme instances du contrôle social ?

Le contrôle social vise à assurer le respect des règles qui régissent la vie en société et à lutter contre les comportements déviants. Au sens large du terme, il consiste à créer des normes sociales et juridiques fondées sur un ensemble de valeurs et à les faire respecter. De ce point de vue, la socialisation des individus au sein d'un groupe ou d'une société fait parti du contrôle social et de nombreuses institutions en sont les agents (la famille, l'école, la justice...). Il existe un contrôle social interne et externe (formel ou informel).

Ainsi, Peretti-Watel, dans son ouvrage « la société du risque », (2001), nous suggère que la prévention serait une forme de contrôle social : « une conduite déviante médicalisée est redéfinie comme pathologique, la médecine devient alors le principal agent du contrôle social pour cette conduite, les médecins étant chargés de définir et prescrire des traitements pour la soigner. » (p.96). Selon Autès (1999), dans les années 70, apparaît un courant de pensée selon lequel, les travailleurs sociaux seraient des agents du contrôle social. Ce courant apparaît

profondément influencés par les travaux de Foucault (1975), qui considérait l'extension du pouvoir normalisateur comme une caractéristique profonde de nos sociétés : « Les juges de normalité sont présents partout. Nous sommes dans la société du professeur juge, du médecin juge, du travailleur juge, du travailleur social juge. Tous font régner l'universalité du normatif ; et chacun au point où il se trouve y soumet le corps, les gestes, les comportements, les conduites, les aptitudes, les performances. » (Foucault, 1975, cité par Autès, 1999, p.35).

4 Théories sociologiques de la transgression

Nous nous proposons d'aborder ici deux types d'approches des théories sociologiques de la transgression :

? Les approches culturalistes

- La désorganisation sociale. Apparue au début du XXe siècle, cette notion est reprise par Dubet (1987, cité par Coslin, 2003) dans sa description de la « galère » (p.87), situation dans laquelle se retrouvent les jeunes au sein des banlieues et des grandes villes. « Un univers gris et terne, sans cohérence et sans but ». La décomposition de leur univers social s'organise autour de trois principes : la désorganisation sociale (absence de normes et de valeurs, désinsertion des milieux familiaux et scolaires, difficulté, voir impossibilité à communiquer avec les autres), l'exclusion et la rage.

- Le conflit de cultures. En 1938, Thorsten Sellin (cité par Mucchieli, 1999) systématise la notion de conflit de cultures (c'est à dire conflit de normes). La déviance proviendrait de l'existence d'une culture valorisant ou tolérant une pratique interdite par l'autre culture. Albert Cohen (1950, cité par Mucchieli, 1999) ajoute à cette notion la sous-culture adolescente. Cette théorie explique le fait qu'un jeune commette un acte interdit par la culture dominante et/ou par la culture traditionnelle tant qu'elle est valorisée par la sous-culture adolescente.

- L'éducation déviante. Pour Edwin Sutherland (1930, cité par Mucchieli, 1999), la déviance ne résulte pas d'un manque ou d'un conflit mais tout simplement d'un apprentissage. Cette théorie peut être appliquée au milieu du deal, les jeunes ont été éduqués à cette pratique par leurs aînés : organisation du deal (guetteur, revendeur... règles du trafic...).

? L'approche inégalitariste

Merton (1946, cité par Mucchielli) est l'un des premiers à s'intéresser au décalage entre les aspirations à la réussite sociale (encouragée par l'idéologie individualiste des sociétés modernes) et la réalité des inégalités sociales (et raciales) qui n'offrent pas les moyens d'y parvenir à chacun. Par exemple Galland (2011), pointe qu'il existe, parmi les jeunes, des différences liées à l'appartenance sociale et au niveau d'études. Nous parlons de

polarisation : tendent vers un pôle, ceux qui ont des diplômes et les moyens de repousser le moment des engagements et de diversifier leurs expériences sociales et, tendent vers l'autre pôle, ceux qui n'en ont pas et qui sont soumis à des risques croissants de marginalisation professionnelle et sociale. En même temps, un phénomène d'homogénéisation tend à rapprocher les valeurs, les normes culturelles et de consommation, et les aspirations de l'ensemble des jeunes. Ainsi, la frustration, plus grande pour les catégories de jeunes « sans diplômes », pourrait les pousser à utiliser des méthodes illicites afin d'avoir accès à ce qu'ils désirent et n'obtiennent pas par des moyens licites.

4 Une conduite pas si déviante que ça... une question de regard sur la déviance et sur le risque

« Reste à savoir si les jeunes sont myopes parce qu'ils ne voient pas le danger ou si les observateurs sont presbytes parce qu'ils ne parviennent pas à discerner la rationalité des pratiques des adolescents qu'ils scrutent. »

(Peretti-Watel, 2001)

Pour Favresse (2011), les valeurs et les normes véhiculées dans la société vont aussi participer au façonnage des conduites à l'adolescence : performance, dépassement de soi, hédonisme, réalisation personnelle... Ou comme le dit le proverbe : « Qui ne risque rien, n'a rien ». Ces valeurs se retrouvent dans les conduites de consommation de produits psychoactifs qui peuvent devenir pour les jeunes un moyen de se mesurer entre eux, de s'affirmer et de se dépasser. Comme le mentionne Le Breton (2002), « le fait de "tenir l'alcool" suscite l'admiration et permet d'exister dans le regard des autres ». Le risque peut donc lui-même se révéler être un enjeu de compétition. Ainsi les conduites à risque seraient en cohérence avec certaines valeurs de notre société.

De plus, comme le note Becker (1985, p.195), « nous ne pouvons comprendre les situations et les processus sans donner leur pleine importance aux différences entre les points de vue des deux groupes impliqués ». Comme le précise Le Garrec (2002), les représentations sociales des jeunes sur les « conduites addictives » ne correspondent pas du tout aux représentations des politiques publiques. Ainsi, le sens donné aux conduites addictives par les jeunes n'est pas tant vu en terme de risques que de bénéfices. De plus, dans la catégorisation des conduites, semblent aussi entrer en compte les modalités et les contextes. Par exemple, selon Dany et Apostolidis (2002, p.341), « ce n'est plus la seule consommation de cannabis qui fait du consommateur un drogué, mais les modes (fréquence, consommation matinale, avant le travail) et les contextes (Seul versus Groupe) de consommation ». Lo Monaco, Gaussot, et Guimelli (2009), ont validé la régulation contextuelle et normative de la perception du consommateur de vin, de manière expérimentale. Ces auteurs ont aussi montré en 2010 que le « boire seul » chez

les jeunes constituait un acte contre-normatif et le « boire collectif » un acte pro-normatif à travers l'identité sociale et l'effet brebis galeuse. (Lo Monaco, Piermattéo, Guimelli & Ernstvintila, 2010).

Comme le monte Kouabenan (2006), la perception du risque serait le résultat de nombreuses caractéristiques du sujet percevant :

Figure 3 : Perception des risques selon Kouabenan (2006)

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