SECTION 2. RISQUES A TERME POUR L'AFRIQUE
Le choix élargi de partenaires, au-delà des
partenaires traditionnels, permet de tirer parti simultanément de
différents modèles de développement et de
bénéficier des avantages comparatifs présentés par
chaque partenaire.
Cependant, des craintes liées à cette
multiplicité de partenaires demeurent. Dans le contexte actuel
caractérisé par la nouvelle « ruée vers l'Afrique
», nombre de décideurs politiques craignent que la présence
des BRICS en Afrique ne perpétue la spécialisation de cette
dernière dans la fourniture de matières premières dans
l'économie mondiale ou ne replonge les pays africains emprunteurs dans
la spirale du surendettement. Un autre aspect discutable parfois avancé
est que les lents et inégaux progrès dans la gouvernance des pays
africains ne soient retardés par les pratiques de ces nouveaux
partenaires.73
À cet égard, la Chine est demeurée la
principale cible des accusations, notamment de la part des bailleurs de fonds
traditionnels. En effet, deux aspects alimentent les
72 Emmanuel, ARGHIRI, L'échange
inégal, -Essai sur les antagonismes dans les rapports économiques
internationaux, Maspéro, Paris, 1972, p422
73 Frank, ANDRÉ-GUNDER, Le
développement du sous-développement : L 'Amérique latine.
Paris : Maspéro, 1972, p.399
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inquiétudes. Premièrement, le financement
chinois risque d'alimenter la corruption directement via le transfert massif de
fonds vers des régimes mal gérés (malédiction des
ressources), et, deuxièmement, il risque d'apporter une aide
financière à des régimes répressifs et autoritaires
qu'il aurait sinon été possible de contraindre par des sanctions
ou des exigences en matière de gouvernance. De plus, fidèle
à sa politique de non-ingérence qui s'oppose aux choix des
puissances occidentales, la Chine n'impose pas de conditions en termes de
gouvernance ou de droits de l'homme au financement de projets à
l'étranger, car elle considère que ce serait de
l'ingérence dans les affaires internes d'autrui.
La Chine considère également que les politiques
destinées à encourager le développement à long
terme sont de la responsabilité du pays destinataire de l'aide.
Précisons que l'approche chinoise de l'aide au développement
diffère de celle des autres donateurs, car son unique objectif est de
contribuer au développement social et économique des pays
récipiendaires, sans conditionnalités. La Chine considère
que l'aide étrangère est une interaction « gagnant-gagnant
» entre pays en développement. Cette mentalité «
gagnant-gagnant » explique le fait qu'une grande partie de l'aide
étrangère est liée à la promotion d'exportations et
d'investissements entre la Chine et les pays destinataires.
Pour saisir le cadre fondamental régissant l'aide
financière et technique de la Chine aux pays africains, il est important
de faire référence aux « huit principes »68 en
matière d'aides de la Chine à l'étranger qui ont
été formalisés pour la première fois par le premier
ministre Zhou Enlai pendant sa visite au Ghana en janvier 1964. Ces principes
d'autodisciplines - au lieu d'imposer des conditions aux pays
bénéficiaires, Les huit principes de l'aide chinoise sont :
« 1°) Le gouvernement chinois se fonde toujours sur
le principe de l'égalité et de l'avantage mutuel lorsqu'il
accorde de l'aide à des pays étrangers. Il ne considère
jamais l'aide comme une offrande unilatérale, mais comme quelque chose
de mutuel ;
2°) Lorsqu' il accorde de l'aide à des pays
étrangers, le gouvernement chinois respecte strictement la
souveraineté des pays bénéficiaires. Il ne l'assortit
jamais de conditions et ne demande aucun privilège;
3°) Le gouvernement chinois accorde des aides
financières sous la forme de prêts sans intérêt ou
à intérêt faible, et prolonge si nécessaire les
délais de remboursement afin d'alléger autant que possible la
charge des pays bénéficiaires.
74 Discours du Premier ministre chinois Zhou Enlai,
Accra, Ghana, 15 janvier 1964, cité par Brautigam, 20Il, p. 129.
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4°) Lorsqu'il accorde de l'aide à des pays
étrangers, le gouvernement chinois ne cherche pas à rendre ces
pays tributaires la Chine, mais, au contraire, à les engager petit
à petit sur la voie de l'autonomie et du développement
économique;
5°) Le gouvernement chinois s'efforce d'aider les pays
bénéficiaires à bâtir des projets qui
nécessitent moins d'investissements et qui apportent des
résultats plus rapidement, de manière à ce que les
pouvoirs publics des pays bénéficiaires puissent engranger
davantage de recettes et accumuler des capitaux ;
6°) Le gouvernement chinois apporte des
équipements et des matériaux de la meilleure qualité aux
prix du marché international. Si ces équipements et
matériaux ne correspondent pas aux spécifications et à la
qualité requises, le gouvernement chinois se charge de les remplacer;
7°) Lorsqu' il apporte de l'assistance technique, le gouvernement chinois
veille à ce que la main-d'oeuvre du pays bénéficiaire
maîtrise complètement ces techniques ;
8°) Les experts envoyés par la Chine pour
participer à des travaux de construction dans les pays
bénéficiaires auront le même niveau de vie que les experts
du pays bénéficiaire. Les experts chinois ne sont pas
autorisés à faire des demandes particulières ou à
bénéficier de traitements de faveur.74
Principes en question visent la Chine elle-même -
constituent depuis les pierres angulaires du système des valeurs
orientant l'aide chinoise à l'Afrique. Ces principes font donc
contrepoids à ces accusations. Il en est de même pour les
indicateurs de la gouvernance. Selon 1'Indice Ibrahim (2012), qui mesure la
fourniture de biens et de services publics, 1'Angola et la République
démocratique du Congo, par exemple, font partie des sept pays africains
dont le score s'est le plus amélioré dans les années
2000.69
Or, ces deux pays ont conclu avec la Chine des accords«
ressources contre infrastructures» de premier plan, comme nous l'avons
déjà mentionné. En outre, contrairement aux idées
reçues, rien ne prouve que la corruption en Afrique se soit
aggravée sous l'effet des partenariats émergents.
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