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Le rôle et l'impact des BRICS en Afriquepar Pacifique ISSA AMURI Université de Lubumbashi - Licence en droit public 2025 |
Paragraphe 1. La dépendance accrue à l'égard des matières premièresSi les pays BRICS ont permis à l'Afrique de diversifier la géographie de ses marchés, ils ne lui ont pas permis de diversifier la structure de ses exportations ; les matières premières, particulièrement le pétrole et les minerais, continuent à dominer. La concentration des échanges avec ces nouveaux partenaires semble toujours s'inscrire - comme avec les partenaires traditionnels - dans le cadre d'un schéma « centre-périphérie ». Comme nous l'avons souligné précédemment, les activités des BRICS se portent en priorité sur les pays africains richement dotés en ressources. Leurs prêts consentis à des conditions de faveur financent souvent des investissements dans le secteur des ressources naturelles, ce qui renforce la spécialisation dans les matières premières et nuit à la diversification des exportations. De nombreux pays pauvres d'Afrique ont vu leur dépendance à l'égard des matières premières s'accroître ces dernières années avec la demande accrue des BRICS, en particulier de la Chine et de l'Inde. Une tendance inquiétante puisqu'elle risque de provoquer une sorte de « maladie hollandaise » qui bloquerait ainsi la spécialisation des pays du continent. La dotation en ressources naturelles peut ainsi devenir une « malédiction » en favorisant le risque de spécialisation. L'Afrique par les pays BRICS est bien plus qu'une simple ruée vers les ressources naturelles. Ces nouveaux partenaires commencent à diversifier leurs investissements et s'intéressent désormais à toute une gamme de secteurs. La Chine, en particulier, a tendance à financer un développement des infrastructures qui contribue à réduire les coûts de transaction et qui se répercute sur l'aptitude de la région à diversifier son économie dans le sens de la production et de l'exportation d'articles manufacturés. Paragraphe 2. Le risque de nouvelle accumulation de detteLes stratégies de prêts des BRICS font l'objet de récurrentes critiques dans la mesure où leurs pratiques de financement s'écartent des règles consensuelles appliquées par les bailleurs de fonds traditionnels. Ces pays offrent des financements pour des montants élevés et sans conditionnalités, parfois largement supérieurs à ceux susceptibles d'être mobilisés par les institutions internationales. Mais ces financements sont souvent proposés, comme nous l'avons déjà noté, sous une forme peu ou non concessionnelle et peuvent être gagés sur des ressources naturelles ou assortis d'engagements de la part des pays récipiendaires. Ainsi, la croissance du financement de 1'Afrique par ces pays a fait craindre un ré-endettement pouvant aboutir à une 51 situation de surendettement identique à celle prévalant avant la mise en oeuvre des initiatives d'annulation de dettes. Parmi le groupe BRICS, la Chine est le pays qui suscite le plus d'inquiétudes. La Chine a été accusée par les partenaires traditionnels de jouer le rôle de passager clandestin (« Free rider»), car tout laisse penser qu'elle profite de la reconstitution de la capacité d'emprunt des pays ayant bénéficié de l'Initiative PPTE améliorée et de celle d'allègement de la dette multilatérale. Un comportement qui semble avoir pour effet de réduire l'efficacité de l'aide et de remettre en cause la viabilité future de la dette des pays bénéficiaires. De plus, 1'aide apportée par la Chine à 1'Afrique qui revêt désormais la forme de prêts commerciaux à des taux compétitifs, pourrait saper les efforts visant à restaurer la solvabilité des pays pauvres très endettés.75 Cependant, ces inquiétudes n'apparaissent pas pleinement justifiées à la lumière des données disponibles. Ainsi, des données révèlent que, grâce à l'intensification de ses liens commerciaux avec la Chine, 1'Afrique a connu une hausse de ses taux de croissance, une amélioration des termes de ses échanges et une augmentation de son volume d'exportations et de ses recettes publiques. Aucune donnée claire ne permet d'affirmer que la Chine réendette les PPTE. Reisen et Ndoye en 2008 ont montré que les accusations faites à la Chine de se comporter en passager clandestin sont déplacées, et ce pour la simple raison que la majorité des projets d'infrastructure en Afrique financés par les Chinois sont entrepris dans des pays riches en ressources qui ne font pas partie du club des pays pauvres très endettés. Ils soutiennent que la Chine avait peu prêté aux pays IPPTE et que ses financements, y compris ses prêts, n'ont pas produit d'effet délétère sur la réduction du surendettement africain. Selon les mêmes auteurs, les investissements chinois et la hausse des cours causée par la demande chinoise de matières premières semblent avoir contribué à 1'amélioration non négligeable des indicateurs de surendettement de 1'Angola et du Soudan. En Angola, la dette totale est passée de 100 % du PIE en 2000 à 30 % en 2006. Au Soudan, elle est passée de 162 à 75 %, malgré l'augmentation de la dette réelle.76 Il importe de noter que même si les prêts accordés par la Chine ne nuisent pas à la viabilité de la dette dans les pays pauvres d'Afrique, ils risquent de devenir problématiques à 75 Schiere et RUGAMBA, op.cit., 2011, p. 107 76 Ibidem, p. 38 52 mesure que la Chine s'impliquera davantage sur le continent. Ses opérations « ressources contre infrastructures » apparaissent de plus en plus problématiques. Récemment, un certain nombre de ces accords ont rencontré des obstacles. On citera à titre d'exemple le prêt de 9 milliards de dollars de la China Exim Bank à la République démocratique du Congo (RDC) en 2008, pour des infrastructures, adossés au cuivre et au cobalt.77 Après négociation, les conditions initiales de ce prêt ont été restructurées en août 2009 et ramené à 6 milliards de dollars EU, à la demande du FMI qui a tenté de bloquer cet investissement, faisant valoir que la RDC ne pouvait pas conclure de nouvel arrangement avec un créancier préférentiel privilégié alors qu'elle doit encore à d'autres créanciers tout en affirmant qu'il risque d'alourdir la dette déjà intolérable du pays (Marysse et Geenen, 2009 ; Brautigam, 20lla).70 Ainsi, la RDC pour pouvoir bénéficier d'un allègement de sa dette au titre de l'Initiative PPTE, elle a dû revoir les modalités de l'accord de financement qu'elle a passé avec la Chine. La RDC n'est pas un cas unique. Il y a le Ghana, l'un des pays d'Afrique les plus endettés, où le Parlement a ratifié, en août 2011 , un emprunt de 3 milliards de dollars EU.. Auprès de la China Développement Bank. Cette ligne de crédit, la plus élevée jamais garantie par l'État ghanéen et dont le remboursement se fera en pétrole, servira à financer le développement des infrastructures. La Chine considère ces arrangements comme faisant partie de son aide au développement, car ils visent à promouvoir et à stimuler le développement économique. Cependant, même si ces arrangements se démarquent par leur montant exceptionnel, ils sont particuliers à bien d'autres égards. L'aide, le commerce et les investissements sont si étroitement liés qu'on ne peut dire quelles composantes de l'interaction chinoise avec la RDC ou le Ghana peuvent être classées comme de l'aide et lesquelles peuvent être considérées comme de l'IDE. 77 Corkin (20 Il a) note que «The World Bank has locked homs with China Exim Bank arguing that giventhe Exim Bank requirement for a guaranteed revenue stream, the loan should be commercial, and thus not require a sovereign guarantee. Such matters came to a head during the negotiations over a proposed $9 billion resourcesfor-infrastructure deal by a consortium ofChinese companies led by China Exim Bank in the DRC. The IMF and World Bank managed to persuade Exim Bank to drop the requ irement of a sovereign guarantee (Reuters 2009).» (Corkin, 20 Il a, p. 173). 53 Toutefois, en raison de leur caractère commercial, il ne s'agit ni de subventions, ni d'aide. Il y a de fait très peu de différences entre les lignes de crédit chinoises en Afrique et celles des partenaires traditionnels. Autant dire que la générosité des montants annoncés ne doit pas non plus dissimuler le fait que l'aide chinoise demeure bilatérale et fortement liée71 - une aide est dite « liée » lorsque le pays bénéficiaire est obligé d'avoir recours aux biens ou services des entreprises du pays donateur pour mettre en oeuvre les projets financés. La Chine se montre très exigeante lors de la mise en place des lignes de crédit. Selon les critères de l'Exim Bank72, un prêt préférentiel ne peut être accordé que si des entreprises chinoises sont chargées des opérations financées par le prêt. En outre au moins 50% des fournitures pour l'exécution du contrat (équipements, machines, technologies et services) doivent provenir de la Chine.78 Ce type de contrat doit nécessairement financer des projets industriels, la construction d'infrastructures ou encore des projets sociaux, ces derniers ayant été largement ignorés par les partenaires traditionnels malgré des besoins pressants des pays africains dans ces domaines.79 En revanche, et contrairement à ce qu'exigent les institutions de Bretton Woods et les donateurs occidentaux, l'aide de la Chine n'impose pas de conditions pouvant affecter la politique économique nationale des pays récipiendaires. En fait, elle repose généralement sur les demandes des destinataires et s'aligne sur leurs besoins urgents en matière d'infrastructures publiques et d'investissements. Le discours véhiculé par la Chine est celui de la non-ingérence. Par exemple, la Chine ne remettra jamais en cause la nature du régime politique du pays avec lequel des relations de coopération sont nouées. Seule lui importe la stabilité politique du pays, profitable aux échanges économiques. Ces pratiques de la Chine dans sa politique de coopération ont fait l'objet de nombreuses critiques : il lui a été souvent reproché de lier son aide. En fait, l'aide chinoise est doublement liée. D'une part, les projets financés par la Chine font essentiellement appel à des entreprises et à des mains-d'oeuvre chinoises, au détriment de la main-d'oeuvre locale ; et d'autre part, les financements de projets d'infrastructure sont systématiquement. « Liés » à l'octroi de concessions pétrolières ou minières (exemples récents de la RDC et du Ghana). Cependant, la liaison de l'aide n'est pas une spécialité chinoise ni non plus une pratique nouvelle. Bien que les 78 L'accord global de prêt signé entre la China Developmemt Bank et l' État ghanéen, stipule qu ' un minimum de 60 % du travail contractuel, et peut-être davantage reviendra aux entreprises chinoises (Odoi-Larbi. 20Il). 79 http://english.eximbank.gov.cn/businessarticle/activities/loan/200905/9398 _ l .html> (consulté le 19 juillet 2012). 54 donateurs occidentaux se soient donnés pour objectif de rompre cette liaison, une bonne partie de leur aide demeure liée.80 L'aide liée n'est pas toujours la forme la plus efficace d'aide publique au développement. Cependant, cette problématique n'a que peu d' impact sur les règles de transparence dans l'attribution des marchés publics, les entreprises chinoises, brésiliennes, indiennes et sud-africaines étant régulièrement les moins chères. De plus, soulignons-le fait qu'existe une proximité plus grande entre les manières de faire des BRJCS et d'Afrique. Les .opérateurs chinois, brésiliens, indiens et sud-africains, en particulier, évoluent avec davantage d'aisance dans les environnements les plus difficiles où prédominent les arrangements informels en termes de procédures, de normes, etc. et là où les partenaires traditionnels sont généralement absents. L'ADP et les autres flux publics qui émanent des BRJCS sont bien plus efficaces, pragmatiques et impliquent des transferts de technologies et de compétences |
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