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Indépendance et amitié chez Aristote

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par Valentin BORAGNO
Université Paris X Nanterre - master 2 2008
  

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Conclusion : l'indépendance comme dépendance consentie

Les vertus comme la justice, la générosité ou la sagesse nous font gagner en indépendance par rapport aux biens extérieurs et au besoin, et nous font goûter un plaisir particulier, qui est celui de notre propre bonheur. Mais dans cette indépendance gagnée sur les biens extérieurs, notre ami ne s'efface jamais. Il reste, pourrait-on dire, le seul bien extérieur dont nous dépendons réellement. Bien plus, plus un individu devient vertueux, plus il tient à ses amis. On ne peut prétendre au bonheur si un ami disparaît. Ainsi des amis et des enfants : « on ne peut prétendre au bonheur... si la mort les a ravis alors qu'ils étaient bons » (EN, I 9, 1099 b 5). Si la présence d'un ami nous rend vertueux et heureux, son absence nous est comme une mutilation. On ne comble pas l'absence d'un ami. Un ami défunt reste un ami. C'est en ce sens qu'il faut comprendre que les bons amis ne sont pas des lâcheurs (Rh, 1381 b 18-34).

Nous sommes sensibles aux joies et aux peines de nos amis. Toutes les qualités personnelles ne pourront rien au fait que l'autre éprouve ce qu'il éprouve, souffre quand il souffre, et soit joyeux quand il est joyeux. Quand bien même nous estimerions que ses affections n'ont rien à voir avec notre propre vie, on ne peut s'empêcher d'être réellement triste ou réellement joyeux quand il l'est. Finalement, nous n'avons pas la même attitude envers l'autre qu'envers nous-même. Notre amitié n'est pas la copie externalisée de notre amour pour nous-même. L'on ne traite pas l'autre comme on se traite soi-même. « Nous évitons généralement de regarder l'ami qui a de la peine ou qui est dans une mauvaise situation, comme nous le faisons pour nous-mêmes » (EE, VII 12, 1246 a 15). Cette sensibilité nous fait éprouver pour l'autre ce que nous n'aurions jamais peut-être jamais éprouvé pour nous-mêmes. Autrement dit, dans les choix qui définissent mon existence, l'ami est autant, si ce n'est davantage, acteur que moi-même. On ne choisit pas en fonction de soi-même (aireiÍsqai to\ au(tou=, EE, VII 12, 1245 b 35), mais surtout en fonction de l'autre.

Les amis indépendants sont donc engagés dans un rapport de dépendance choisie. En faisant le choix de connaître l'autre et de vivre avec lui, je fais aussi celui de m'attacher à lui. C'est ici que l'amitié vertueuse aura sans doute la supériorité sur les autres amitiés. La vertu que donne l'indépendance est la capacité à s'éloigner de ses amis quand il le faut. Nous sommes en quelque sorte attachés par un bien commun, mais pas par n'importe quel bien. Autrement dit, nous n'irons pas partager le malheur jusqu'au suicide avec lui. Aimer consiste à vivre avec l'autre dans la certitude que ce qu'on lui apporte sera quelque chose de bon. C'est pourquoi les amis indépendants garderont la possibilité de ne pas se voir s'il le faut. Dans certains cas, il faudra souhaiter la présence, dans d'autres, l'absence de nos amis. Tenir éloigné (to\ a)peirgein, EE, VII 12, 1245 b 35) son ami de nos propres maux peut être un signe d'amitié (filiko/n, b 28). Aristote exprime cette réflexion par la métaphore de la pesée. On doit attacher un certain poids (to\ po/son, a 6) au fait d'être ensemble. De même il existe une balance (th\n r(oph\n, a 19) qui indique s'il faut souhaiter ou non la présence (tou= bou/lesqai pareiÍnai hÄ mh, a 19). Mais ce juste milieu pose en lui-même un problème : nous nous attachons comme à nous-mêmes à un être qui existe malgré tout comme un soi-même séparé (au)to\j diaireto\j, a 36). Autrement dit, les amis partagent leur temps et leur vie. Mais ce choix, comme le bonheur, n'est jamais parfaitement actualisé et l'amitié n'est jamais acquise une fois pour toutes. Cette possibilité de l'éloignement pour une raison ou pour une autre ne peut donner lieu à autre chose que de la peine. Il n'y a pas de vertu qui permette de résoudre cette difficulté. En faisant le choix de l'amitié, nous acceptons aussi de dépendre de notre ami.

Dans l'amitié fondée sur le caractère, les amis se souhaitent de rester ce qu'ils sont. Ils acceptent donc de dépendre de l'autre en tant qu'il est autre et qu'il le restera. Si la vertu permet d'assurer aux amis des rapports heureux quand ils sont présents, il reste un facteur indépendant de toute volonté : l'absence. En choisissant de vivre avec nos amis, nous acceptons la joie qui découle de leur présence, mais aussi la peine qui découlera de son absence. L'amitié est le partage d'une vie avec des êtres dont nous savons qu'ils peuvent disparaître. Cette condition est en même temps la source de nos libertés respectives, qui permet à chacun de rester ce qu'il est. Le meilleur usage qu'on puisse faire de notre ami est de le laisser libre.

- Bibliographie -

 

Textes d'Aristote

Editions originales du texte

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W.D. Ross, Aristotelis ars rhetorica. Oxford: Clarendon Press, 1959 (repr. 1964): 1-191 (1354a1-1420a8).

W.D. Ross, Aristotelis politica. Oxford: Clarendon Press, 1957 (repr. 1964): 1-269 (1252a1-1342b34).

F. Susemihl, Aristotelis ethica Eudemia. Leipzig: Teubner, 1884 (repr. Amsterdam: Hakkert, 1967): 1-123 (1214a1-1249b25).

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Traductions modernes

Les politiques, introduction, notes, et bibliographie par P. Pellegrin, Paris, Flammarion, 1990.

Ethique à Nicomaque, traduction R. Bodéüs, Paris, Flammarion, 2004.

L'éthique à Nicomaque, introduction, traduction et commentaire par R.- A. Gauthier et J.-Y. Jolif. - 2e éd, Paris: Béatrice-Nauwelaerts, 1970.

Ethique à Eudème, traduction, préface et notes de V. Décarie, Paris, Vrin, 1997.

Rhétorique, traduit et présenté par P. Chiron, Paris, GF, 2007.

Constitution d'Athènes, traduction G. Mathieu et B. Haussoullier, Paris, Belles Lettres, Paris, 1941.

Lettre d'Aristote à Alexandre sur la politique envers les cités. Texte arabe établi et traduit par J. Bielawski ; commentaires de M. Plezia, Varsovie, Cracovie, Wroclaw, 1970.

Métaphysique, traduction J. Tricot, Paris, éd. Vrin, 1953.

Autres textes antiques

 

Platon

La République, traduite par P. Pachet, Paris, Gallimard, 1993.

Lysis, traduit par L.-A. Dorion, Paris, Flammarion, 2004.

Les lois, nouvelle traduction, introduction et notes par L. Brisson et J.-F. Pradeau, Paris, Flammarion, 2006.

Autres auteurs antiques

Cicéron, De la République, traduit par E. Bréguet, Paris, Belles Lettres, 1989.

Cicéron, De l'amitié, traduit par C. Touya, Paris, 1995.

Polybe, Histoires, établi par E. Foulon et traduit par R. Weil, Paris, Les Belles Lettres, 1995.

Sur Aristote

Approche exhaustive

Brun, J., Aristote et le lycée, Paris, PUF, 1961.

Desclos, M.-L., Structures des traités d'Aristote, Paris, Ellipses, 2004.

Gomez Muller, A., Chemins d'Aristote, Paris, Le Félin, 1991.

Moraux, P., Les listes anciennes des ouvrages d'Aristote, Louvain, 1951.

Moreau, J., Aristote et son école, Paris, PUF, 1962.

Philonenko, A., Leçons aristotéliciennes, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

Robin, L., Aristote, Paris PUF, 1944.

Approche métaphysique

Bodéüs, R., Aristote et la théologie des vivants immortels, Paris, Bellarmin - Belles Lettres, 1992.

Brague, R., Aristote et la question du monde, Paris, PUF, 1988.

Approche politique

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Aubenque, P., "La loi selon Aristote", Archives de philosophie du droit, t. 25 (1980), pp.147-157.

Aubenque, P., La prudence chez Aristote, Paris, 1963

Aubenque, P., Aristote politique, Paris, PUF, 1993.

Bodéüs, R., Aristote. La justice et la Cité, Paris, PUF, 1996.

Clark, S.R.L., Aristotle's man, Oxford, Clarendon Press, 1975.

Gobry, I., La philosophie pratique d'Aristote, Presses Universitaires de Lyon, 1995.

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Kraut, R., Aristotle. Political Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 2002.

Simpson, P. L. P., A philosophical commentary on the Politics of Aristotle, The University of North Carolina, 1997.

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Sur Aristote et l'amitié

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Manzanedo, M. F., « La amistad en la Ethica Eudemiana de Aristoteles », in Studium, vol. 16, n°3, 1976, pp. 437-461.

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Nussbaum, M., The Fragility of Goodness. Luck and Rational Self-Sufliciency in Greek Ethical Thought: The Tragic Poets, Plato, and Aristotle, Cambridge: Cambridge University Press, 1985.

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- Other Selves: Aristotle on Personal and Political Friendship, Albany, State University of New-York Press, 1994.

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Sherman, N., «Aristotle on Friendship and the Shared Life», Philosophy and Phenomenological Research, Vol. 47, No. 4. (Jun., 1987), pp. 589-613.

Tracy, T., «Perfect friendship in Aristotle's Nicomachean Ethics», in Illinois Classical Studies, vol. IV, 1979, pp. 65-75.

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Sur Aristote et l'autarcie

 

Asselin, D.T., «  Happiness: the final and self-sufficient human good in the Nichomachean Ethics », in W.J. Carroll & J.J. Furlong (éd.), Greek and Medieval Studies in Honor of Leo Sweeney S.J., New York, Peter Lang, 1994, p. 85-117.

 

Cooper, John M., « Plato and Aristotle on «finality» and «(self)-sufficiency» », in R. Heinaman (éd.), Plato and Aristotle's ethics, Aldershot, 2003, p.117-147. 

 

Goldschmidt, V., "Aristote: le concept d'autarcie", in Ecrits I, Paris, 1984, p.85-87.

 

----  « Le concept d'autarcie », in M.A. Sinaceur (éd.), Penser avec Aristote, Toulouse, Érès, 1991, p.583-585.

 

Heinaman, R., « Eudaimonia and self-sufficiency in the NE », in Phronesis (32), 1988, p. 31-53.

 

Hobuss, J., Eudaimonia e auto-suficiencia em Aristóteles, Dissertatio de filosofia, Pelotas (RS), EGUFPel, 2002, 159p.

 Kenny, A., Aristotle on the perfect life, Oxford, Clarendon Press, 1992, IX-173p. [cf. chap.3 : « Happiness and self-sufficiency », p.23-42]

 Lefebvre, D., « Bonheur et amitié. Que font les hommes heureux? », in P. Destrée (éd.), Aristote : bonheur et vertu, Paris, P.U.F., 2003, p.147-174. [cf. p.161-165 : « Autarcie et amitié »]

Leighton, S., « Aristotle's account of anger. Narcissism and illusions of self-sufficiency », in Ratio (15), 2002, p.23-45.

Mayhew, R., « Aristotle on the self-sufficiency of the city », in HPTh (16), 1995, p.488-502.

Nussbaum, M., « Tragedy and self-sufficiency. Plato and Aristotle on fear and pity », in Rorty, 1980.

Rorty (éd), Essays on Aristotle's Poetics, Princeton University Press, 1992, p.261-290.

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Stern-Gillet, S., Aristotle's philosophy of friendship, Albany (N.Y.), SUNY Press, 1995, viii-233p. [cf. chap.6: « Self-sufficiency » p.123-145].

 

Weil , R., Aristote et l'histoire. Essai sur la Politique, Paris, Klincksieck, 1960, 466 p. [cf. « L'État réaliste: autarcie et solidarité », p.404-415]

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Table des matières

Introduction : l'amitié précède l'indépendance 1

1. L'indépendance matérielle 4

1.1. Amitié et déficience 4

1.2. Le besoin de ressources 9

1.3. Amitié et dignité 15

1.4. Le choix de l'amitié 20

2. Le rôle éthique de l'amitié 27

2.1. Le plaisir de l'amitié 27

2.2. Le sentiment d'amitié 35

2.3. L'amitié et la liberté politique 42

3. L'indépendance philosophique 48

3.1. La méditation 48

3.2. La connaissance de soi 56

3.3. La vie commune 65

3.4. L'indépendance divine 72

Conclusion : l'indépendance comme dépendance consentie 79

- Bibliographie - 81

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