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Les contradictions des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté dans l'ouest montagneux ivoirien

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par Alexis KOFFI
Université de Bouaké - DEA 2009
  

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UFR : COMMUNICATION MILIEU ET SOCIÉTE

DÉPARTEMENT D'ANTROPOLOGIE ET DE SOCIOLOGIE

Les contradictions des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté dans l'ouest montagneux ivoirien

Mémoire de DEA

 

OPTION : Socio-économie du développement

Présenté par :

KOFFI ALEXIS

Mémoire dirigé par :

AKINDES Francis

Sociologue, Professeur des Universités

[Décembre 2009]

Sommaire

Sommaire iii

Liste des illustrations v

AVANT-PROPOS vii

Sigles et Abréviations viii

Remerciements xi

INTRODUCTION 1

1-Contexte de l'étude et constats de la recherche 2

2-Problématique 9

3-Objectifs de l'étude 9

4-Revue de la littérature 10

MATERIAUX ET METHODES 24

5-Méthodologie de la recherche 25

6. Limites des options méthodologiques et critique des données 36

7. Plan de restitution des résultats 37

RESULTATS 38

PREMIERE PARTIE : Présentation de la zone d'étude et des projets PARCI, ECHO et AUDIO 39

Chapitre premier : Caractéristiques générales de la zone... 40

I.1-...de Man 40

I.2-...de Duékoué 43

Chapitre II : Présentation de quelques projets à Man et Duékoué 47

II.1-Du projet ECHO 47

II.2- Présentation du projet PARCI (Partenariat et Alliance pour la Réconciliation en Côte d'Ivoire) 59

II.3- Description du projet AUDIO 65

Conclusion partielle 69

Discussion 71

DEUXIEME PARTIE : Politiques de ciblage : distance entre normes et pratiques de fonctionnement dans la lutte contre la pauvreté 72

Chapitre premier : La construction sociale de la vulnérabilité et de la pauvreté 73

I.1- La vulnérabilité et la pauvreté: des concepts complexes à définir 73

I.2- Les logiques des acteurs dans le jeu humanitaire 78

Chapitre II : Méthodologie de ciblage : un enjeu de la réussite des projets 80

II.1- Ingénierie du ciblage : Une stratégie d'intervention axée sur l'approche participative et communautaire 80

II.2- Critique de l'ingénierie du ciblage en regard du terrain 85

Conclusion partielle 87

Conclusion 90

Conclusion générale 91

Références bibliographiques 93

Table des matières 97

Annexes 100

Liste des illustrations

Liste des photos

Photo 1: Bâtiment démoli par une lance roquette à Tao Zéa 51

Photo 2: Maison détruite lors des affrontements intercommunautaire à Fengolo 52

Photo 3 :Batiment n° 2 école de Yrozon après nettoyage et avant réhabilitation ii

Photo 4: Bâtiment n° 1 école de Irozon avant réhabilitation par CARE ii

Photo 5 : Bâtiment n°1 de l'école de Irozon en cours de réhabilitation ii

Photo 6: Bâtiment n° 1 de l'école de Irozon réhabilité ii

Photo 7 : Distribution de kits aux populations retournées du village de Blotilé ii

Photo 8: Vue de kits prêts à être distribuer à Fengolo ii

Photo 9: Projet QIP (AGR), Moulin offert par CARE à Blotilé avec financement ONUCI ii

Photo 10: Maison réhabilitée à Fengolo ii

Photo 11: Pompe hydraulique réhabilitée à Diourouzon ii

Photo 12: Bâtiment modèle CARE construit à Irozon ii

Liste des cartes

Carte 1: Présentation du département de Man 40

Carte 2: Localisation des sites enquêtés dans le département de Duékoué 44

Liste des tableaux

Tableau 1 : Récapitulatif des différentes catégories de ciblage utilisées dans les programmes nutritionnels 18

Tableau 2: Récapitulatif des résultats des activités du projet ECHO 53

Tableau 3: Critères de vulnérabilité et nombre de bénéficiaires 56

AVANT-PROPOS

`'Toute étude et particulièrement en Sciences Humaines s'inscrit évidemment dans un cheminement lent et complexe de recherches associées sur soi-même et sur le monde ; et ses résultats reflètent une forte interdépendance entre l'évolution des connaissances de l'auteur et celle des sciences de référence''. (Sainsaulieu 1978)

Nous ne pouvons mieux exprimer le sentiment qui résulte du présent travail : travail de tâtonnement qui, in fine, pose plus de problèmes qu'il n'en résout, problèmes internes d'incohérences ou d'insuffisances méthodologiques, problèmes externes relatifs à des champs de connaissance interrogés.

Tout spécialement en Sciences Humaines, la recherche est l'enjeu d'un paradoxe troublant. Elle ne peut se détacher de l'auteur qui l'a produite et, d'une certaine façon, expérimentée au sein de telle ou telle pratique ; elle tire justement sa pertinence de cette liaison avec la pratique. Mais en même temps qu'elle se soucie de pertinence, elle doit veiller à sa propre cohérence en prenant suffisamment de distance par rapport à la personnalité du chercheur pour prétendre à un niveau reconnu d'objectivité. Le chercheur, à la fin de son travail, prend conscience de ces différents aspects de son oeuvre et garde à la bouche un goût amer, goût amer d'incomplétude et d'approximation ; c'est l'occasion de constater que la réalité a toujours le dernier mot ; elle se dérobe à notre regard comme à nos outils qui s'efforcent néanmoins d'en appréhender quelques parcelles. La communication scientifique avec son souci d'objectivité est une question obsédante ; elle rend finalement incompréhensible cette passion pour des idées que l'on sait de toute façon en partie falsifiables.

Pour mieux situer le travail qui suit, il est nécessaire de mettre en évidence les influences qui l'ont marqué, il aurait pu sans doute voir le jour beaucoup plus tôt ; mais la production intellectuelle est lente et imprévisible ; une première recherche esquissée sans suffisamment de pertinence et d'expérience sur une autre problématique a été abandonnée. Voici le résultat de plus de trois ans de tâtonnement pour aboutir au présent résultat.

Sigles et Abréviations

ABRIS : Appui à la Base pour la Réinsertion et les Initiatives Sociales

ACDI : Agence Canadienne pour le développement International

ADESCI : Association de Défense des Entreprises Sinistrées de Côte d'Ivoire

AFD : Agence Française de Développement

AGR : Activité Génératrice de Revenu

AUDIO : Appui d'Urgence aux Déplacés Internes de l'Ouest affectés par la crise

BAD : Banque Africaine de Développement

CARE: Cooperative for Assistance and Relief Everywhere

CARITAS: Congregations Around Richmond Involved to Assure Shelter

CEPAL: Commission Economique des Nations Unies pour l'Amérique Latine

CERAP : Centre de Recherche et d'Action pour la Paix

CFA : Communauté Financière Africaine

CICR : Comité International de la Croix-Rouge

CIDT : Compagnie Ivoirienne de Développement du Textile

CIDV : Compagnie Ivoirienne de Développement du Vivrier

CIRES : Centre Ivoirien de Recherche Economique et Sociale

CONGEDA : Coordination des ONG de Danané

COGES : Comité de Gestion

DEA : Diplôme d'Études Approfondies

DSRP : Document Stratégique de Réduction de la Pauvreté

ECHO : Office d'aide Humanitaire de la Commission Européenne

ENSEA : Ecole Nationale de Statistique et d'Economie Appliquée

FAO : Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture

FDS : Forces de Défense et de Sécurité

FIDA : Fonds International de Développement Agricole

FMI : Fonds Monétaire International

FN : Forces Nouvelles

FRAR: Fonds Régionaux d'Aménagement Rural

ICC : Ivoire Cabinet Consulting

IDH : Indicateur de Développement Humain

IDG : Indice de Développement lié au Genre

IDMC : Internal Displacement Monitoring Centre

IFM : Institutions Financières Multilatérales

IAMM : Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier

IMF : Institution de Micro-Finance

INS : Institut National de la Statistique

IPH : Indicateur de Pauvreté Humaine

IRC : International Rescue Committee

IRD : Institut de Recherche pour le Développement

ISDH : Indicateur Sexospécifique de Développement

LESOR : Laboratoire d'Economie et de Sociologie Rurales

MARP: Méthode Active de Recherche et de Planification participatives

MJP : Mouvement Pour la Justice te la Paix

MPIGO : Mouvement Populaire Ivoirien du Grand Ouest

MUNICI : Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire

OCDE : Organisation de Coopération et de Développement Economiques

OCHA: United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs

OMD : Objectifs du Millénaire pour le Développement

ONG : Organisation Non Gouvernementale

ONPR: Office National de Promotion Rurale

ORSTOM : Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-mer

PARCI : Partenariat et Alliance pour la Réconciliation en Côte d'Ivoire

PAM : Programme Alimentaire Mondial

PAS : Programme d'Ajustement Structurel

PDI : Personne Déplacée Interne

PIB : Produit Intérieur Brut

PIPO : Méthode de Planification des Interventions par Objectifs

PME : Petites et Moyennes Entreprises

PMI : Petites et Moyennes Industries

PNB : Produit National Brut

PNDDR/RC : Programme National de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion / Réhabilitation Communautaire

PNUD : Programme des Nations Unies pour le Développement

PSRP : Plans Stratégiques de Réduction de la Pauvreté

RGPH : Recensement Général de la Population et de l'Habitat

RNDH : Rapport National sur le Développement Humain

SATMACI : Société Africaine Technique pour la Mécanisation de l'Agriculture en Côte d'Ivoire

SODEPRA : Société pour le Développement de la Production Animale

SODERIZ : Société pour le Développement de la riziculture

UNFPA : United Nations Population Fund

US $ : Dollars des Etats-Unis d'Amérique

USA : United States of America

Remerciements

Nous adressons nos sincères remerciements tout d'abord au Professeur Francis AKINDES, homme de rigueur, qui a consenti à diriger notre étude en vue de la production de ce mémoire de DEA en sociologie. Nous voudrions encore lui témoigner toute notre gratitude pour les efforts qu'il a faits pour comprendre nos difficultés particulières afin de mieux nous aider. Nous lui sommes redevables pour son accueil très aimable et ses sages conseils, sa disponibilité malgré ses occupations et ses engagements.

Nous voudrions également exprimer notre profonde gratitude aux enseignants suivants :

· Dr BABO Alfred, pour ses encouragements lors de ce long parcours dans l'élaboration de ce document ;

· Dr KOUAME Yao Sévérin, pour ses critiques et observations, ses conseils et surtout son intérêt manifesté à l'égard de notre recherche tout le temps que cela a duré ;

· Dr CHÉRIF Sadia, pour ses multiples lectures, ses critiques et observations mais surtout ses encouragements durant notre moment de tâtonnement dans la production du présent document. Nous lui savons gré aussi pour avoir favorisé notre séjour à Man au sein de sa famille.

Et surtout pour tous leurs conseils utiles pour résoudre les difficultés auxquelles nous étions confrontés en tant qu'apprenti chercheur.

Par ailleurs, nous tenons à remercier toutes les autorités administratives du secteur privé et public qui ont cru en nous et qui n'ont pas hésité à nous ouvrir les portes de leur structure pour que nous puissions y entrer et collecter les informations utiles à notre investigation. Nous tenons à remercier la Représentation locale de CARE Man et plus particulièrement Monsieur YAO Koffi Gervais, chef de projet de cette structure. Qu'elles soient remerciées, toutes ces autorités qui, malgré leurs occupations ont tenu à nous ouvrir leurs portes pour répondre à nos préoccupations. Les populations des villages visités sont également remerciées ici pour la compréhension de notre mission auprès d'elles, mais surtout pour leur franche collaboration.

Je remercie sincèrement Mr Bakary CHÉRIF et famille à Man pour leur précieuse aide. Ils m'ont hébergé un mois durant lors de mes enquêtes de terrain dans leur ville.

En plus, je témoigne toute ma profonde reconnaissance à tous ceux qui directement ou indirectement ont permis l'aboutissement de ce présent travail de recherche.

Aussi ne voudrions-nous pas oublier de réitérer notre sympathie et notre gratitude à nos parents, nos amis, nos collègues étudiants avec en point d'honneur, les membres de LESOR, pour l'esprit d'entraide et de soutien dont ils ont fait montre en notre égard.

À toutes ces personnes, nous disons merci pour leur soutien et leur aide. Qu'elles soient ici remerciées.

INTRODUCTION

1-Contexte de l'étude et constats de la recherche

L'Afrique en générale et la Côte d'Ivoire en particulier ont connu depuis les années 1990 beaucoup de mutations socio-économiques et politiques dont la conséquence visible est la forte paupérisation de la population (Akindès 2000; Akindès 2001). En effet, l'assainissement des finances publiques, le retrait de l'État du secteur de production économique doublé1(*) de la chute des prix des matières premières (agricoles et minières) ont participé à la croissance des groupes jugés `'vulnérables'' tant dans les villes que dans les villages (Losch 2002; PNUD 2002; Losch 2003). Ainsi, les conditions de vie des ménages et les ressources financières des populations se sont détériorées aussi bien en milieu rural qu'en milieu urbain (Marie 2000; DSRP 2009). Selon l'Institut National de la Statistique l'indice de pauvreté en Côte d'Ivoire est passé de 38,4% en 2002 à 48,94% en 2008 '(INS 2008).

Le pays s'est ainsi installé progressivement dans une situation de pauvreté endémique renforcée par la crise de septembre 2002. Celle-ci a conduit, après son déclenchement, à la partition territoriale en deux zones : une zone (Centre, Nord et Ouest) sous le contrôle des Forces Nouvelles (FN) et une zone Sud tenue par les forces gouvernementales. En plus, les affrontements entre belligérants ont eu des impacts dévastateurs et traumatisants sur les populations civiles. Fuyant les affres du conflit armé, des populations civiles aussi bien autochtones, allochtones que d'origine étrangère ont migré vers les zones sécurisées tenues par les Forces de Défense et de Sécurité (FDS) ivoirienne au Sud du pays.

Le fort taux de déplacés en zone gouvernementale a vite constitué une difficulté en ce sens que l'effectif de personnes déplacées dépasse les capacités d'accueil des services sociaux existants. Toute chose qui met en exergue l'état de précarisation des conditions de vies des déplacés et même des résidents permanents. En 2004, cette situation de précarité s'est davantage accrue à Abidjan. Car après des actes de vandalisme orchestrés contre les PME-PMI françaises, il y a eu la suppression de près de 10.000 emplois directs et la fermeture de quasiment une centaine d'entreprises qui employaient approximativement 36.000 ivoiriens (ADESCI 2004).

Dans la zone occupée par la rébellion, l'état de pauvreté est aussi alarmant. Selon le rapport du Secrétariat Général de la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (MUNICI) du 06 janvier 2004 que cite la Commission des Recours des Réfugiés (2004) : « la situation économique dans les zones tenues par les Forces Nouvelles est sombre. La fermeture des entreprises et des banques, la quasi disparition des services administratives tels que la mairie, les directions régionales voire départementales, les préfectures etc. , la réduction draconienne des services sociaux, la perte de milliers d'emplois et, partant des moyens de subsistance ont entrainé l'effondrement de l'économie formelle » et aussi informelle selon Galy ''''(Galy 2007). Outre les déplacements de personnes et la fermeture d'entreprises, la crise a installé certaines populations dans l'insécurité alimentaire.

Le conflit armé a engendré un risque d'insécurité alimentaire dans les zones forestières, théâtre des hostilités. Une étude du PAM '-''(PAM 2007) établit qu'environ 566.500 personnes, soit 9% des ménages ruraux, sont dans une situation d'insécurité alimentaire ; 20% de ces mêmes ménages ruraux, soit environ 1.109.600 personnes sont dans une situation de risque élevé d'insécurité alimentaire, c'est-à-dire qu'elles sont à la limite de l'insécurité alimentaire. En fait, dans ces zones, les conflits fonciers ont conduit certains producteurs de vivriers à l'abandon de leurs exploitations. Cet abandon a occasionné la baisse considérable de la production vivrière dans ces localités. L'agriculture, pilier de l'économie ivoirienne a connu un déclin de 40% dans la zone de confiance2(*). En plus de ces risques alimentaires, l'accès des populations rurales et /ou urbaines aux infrastructures de base pose problème, celles-ci ayant été détruites ou étant en nombre insuffisant.

L'accès aux services sociaux de base, particulièrement en zone Centre, Nord et Ouest reste faible car d'une part, 60% des infrastructures sociales (ou encore de base) sont presque détruites, pillées ou non fonctionnelles à cause du départ massif des fonctionnaires et des agents de l'État, et d'autre part, le redéploiement du personnel de l'État est très lent et sujet à des blocages répétés. Selon Amnesty International (2007) la détérioration des conditions de travail et l'insécurité résultant du conflit ont été à l'origine du départ massif du personnel. Très peu, sinon aucun médecin ou infirmier n'exerce dans les zones rurales isolées dans les zones Centre, Nord et Ouest.

Au total, la crise économique que traverse la Côte d'Ivoire depuis plusieurs décennies a été amplifiée par les conséquences dévastatrices de la crise militaro-politique. Cela a participé à l'amenuisement et/ou à la raréfaction des ressources financières. Les problèmes liés aux difficultés de trésorerie vont aboutir à la remise en question de la fonction de redistribution de l'État, démultipliant les itinéraires de l'exclusion (marginalisation, déclassement, chômage) et accroissant pareillement les inégalités sociales(Akindès 2000).

Devant les difficultés de l'État ivoirien à répondre à toutes les attentes des populations aussi bien rurales qu'urbaines en matière de réduction de la pauvreté, celui-ci a ouvert et/ou renforcé le marché de l'offre de la lutte contre la pauvreté. Subséquemment d'autres acteurs privés investissent le champ de réduction de la pauvreté par l'appui au développement. En effet, l'absence de l'État (et de ses services sociaux de base) dans la zone sous le contrôle de la rébellion amène les organisations internationales et/ou nationales à occuper le champ abandonné par celui-ci. Ainsi plusieurs organismes interviennent sur le terrain avec le financement de divers bailleurs de fonds (FMI, Banque Mondiale, Union Européenne, Pays tiers...). Ces organismes sont des ONG internationales ou nationales ou encore des agences du système des Nations Unies qui exécutent des projets spécifiques. Ces projets rentrent dans le cadre de l'appui humanitaire apporté aux populations directement ou indirectement affectées par la pauvreté.

Désormais, avec l'approche des ONGs et autres organismes d'appui dont l'ONG CARE, il s'agit d'enclencher la réduction de la pauvreté en déployant des aides vers des individus, des groupes d'individus ou des localités. Cette vision fait suite à l'échec des politiques de développement mettant l'accent sur la croissance économique comme seul facteur de réduction de la pauvreté. Aussi, l'ONG CARE comme beaucoup d'autres ONGs sur le terrain procède-t-elle à un ciblage systématique des populations vulnérables ou pauvres auxquelles elle adresse des projets de micro-finance, de distribution alimentaire et autres kits ou de construction/réhabilitation communautaire. Il faut entendre par ciblage l'identification et la sélection des individus, des groupes d'individus ou des localités à qui l'on apporte des aides. Quant à la politique de ciblage, elle renvoie à l'ensemble des activités qui concourent à la conception et à l'élaboration du ciblage. Ce ciblage vise, en théorie, à intervenir sur les pauvres et/ou vulnérables afin de les aider à sortir de la pauvreté. Toutefois, la sélection des bénéficiaires des micro-projets de lutte contre la pauvreté a laissé voir des logiques différenciées des acteurs ; c'est-à-dire des ONG et des populations locales. En effet, l'on constate généralement que l'ingénierie du ciblage telle qu'observée sur le terrain ne correspond pas avec celle inscrite dans les documents-projets de départ. Ainsi l'on se rend compte que les populations bénéficiaires de certains projets ne sont pas celles qui étaient prévues lors de la conception du projet. Cet écart entre les politiques de ciblage de bénéficiaires envisagées et les stratégies déployées réellement sur le terrain pour identifier les bénéficiaires laisse le sentiment au sein des populations que les véritables cibles ne sont pas touchées. Cela soulève la question du gap ou de l'écart entre théories et pratiques en matière d'identification et de sélection des bénéficiaires de projets et plus loin celle des effets attendus en termes de réduction de la pauvreté. Dès lors, cette étude se propose d'expliquer sociologiquement cet écart à travers les logiques des acteurs (organismes d'appui et communauté cible) en matière de politique de ciblage des bénéficiaires sur le terrain. Cette situation d'inconfort fait de ces actions un champ d'observation privilégié des pratiques réelles de ces acteurs dans les politiques de ciblage des bénéficiaires des projets de lutte contre la pauvreté.

Dans ce contexte, trois constats essentiels justifient cette étude sur les politiques de ciblage des bénéficiaires. Ces constats permettant d'en ressortir les centres d'intérêts s'appuient sur le cas des projets de lutte contre la pauvreté exécutés par l'ONG CARE dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire.

Constat 1 : Diversité de conception de la vulnérabilité et de la pauvreté

Depuis le déclenchement de la crise ivoirienne, l'ONG Internationale d'origine américaine Cooperative for Assistance and Relief Everywhere (CARE) - à l'instar de nombreuses ONGs - s'est engagée dans l'action humanitaire. Cette ONG est présente sur l'étendue du territoire ivoirien3(*) mais avec une activité plus accrue dans l'Ouest du pays depuis 2004. La plupart de ses interventions visent à réduire le nombre des populations vulnérables. Cette structure comme bien d'autres, dans bien de cas, fait allusion à la notion de vulnérabilité ou encore de pauvreté comme leitmotiv de son action. Cependant, à l'analyse de son discours comparé à celui de diverses communautés bénéficiaires de ses actions, il ressort qu'il n'y a pas d'unanimité autour des concepts « vulnérable » et/ou « pauvreté ». Le concept de vulnérable tel qu'il est évoqué, par CARE, dans la question de la lutte contre la pauvreté ou la vulnérabilité est appréhendé à trois niveaux ; le vulnérable pouvant se référer soit à :

ü une localité définie (ciblage géographique) ;

ü une catégorie de population ;

ü des individus ou des groupes d'individus particuliers.

Elle définit, par exemple, les localités vulnérables comme étant celles ayant supportées directement ou indirectement les effets de la confrontation armée ou ayant un taux de couverture d'infrastructures de base insuffisant. Pour cette ONG, ces localités sont soit les zones qui ont été le théâtre de combats et dont de nombreuses infrastructures ont été détruites ou endommagées, soit les localités ayant reçu de nombreux déplacés et victimes de guerre. Dans le dernier cas, c'est la forte pression exercée sur les infrastructures existantes causant du coup leur surexploitation ou leur insuffisance qui est mise en avant. À cet effet, les localités ayant accueilli le plus de déplacés connaissent une hausse considérable de leur population, toute chose qui a eu des répercutions sur les capacités d'accueil des infrastructures (écoles, marchés, centres de santé, points d'approvisionnement en eau potable ...). Ainsi la définition de cet organisme telle que présentée ci-dessus montre que le concept de vulnérabilité est défini en référence aux effets de la guerre. Or les communautés de l'Ouest se réclament toutes vulnérables sans avoir une nette définition de ce qu'est ce concept. Pour ces dernières, la vulnérabilité renvoie systématiquement à la pauvreté. En effet, il ressort du terrain que cinq éléments caractérisent l'état de vulnérabilité d'un individu selon les interviewés. Il s'agit : 1) de la situation sanitaire, 2) de la gouvernance locale liée au respect de l'autorité et des mêmes règles sociales, 3) de l'environnement et du climat, 4) des revenus, et 5) de la culture et de l'analphabétisme.

En ce qui concerne la vulnérabilité face à la santé, les populations de Diourouzon l'assimilent au manque de capacité physique d'un individu et à la difficulté d'accès aux services de santé. La maladie, la vieillesse et souvent les accidents affectent selon les populations locales la santé des individus. Dès lors ceux-ci sont exposés peu à peu à la dégradation de leurs revenus ce qui traduit, par la suite, la dégradation rapide des conditions de vie. Quant à l'accès aux services de santé, il met en exergue chez les populations leur incapacité à faire face, selon les communautés de Fengolo, à la maladie. Le manque de moyens financiers, le manque ou l'inexistence de services de santé à proximité, les problèmes de déplacements sont entre autres les raisons du difficile accès aux services de santé. Au niveau de la gouvernance locale, les populations affirment qu'avec la crise, l'autorité des chefs traditionnels locaux est de plus en plus contestée. Cet effritement du pouvoir de l'autorité locale a eu pour conséquence le non respect des interdits et des décisions émis par celles-ci. Cela a occasionné l'éclatement de certains conflits inter ou intracommunautaires sanglants. En plus, les populations estiment qu'elles sont vulnérables car elles n'ont pas de moyens financiers. En fait, les populations rurales dépendent fortement des fluctuations des cours des matières premières agricoles ce qui fait qu'elles ne maîtrisent ni leurs revenus, ni leur intérêt à l'épargne. En ajout, il ressort du terrain que l'environnement et le climat sont évoqués par les populations comme des éléments de leur vulnérabilité. En effet, ces ruraux dépendent énormément de leur environnement. Et avec le temps, le couvert forestier a disparu laissant place à de vastes exploitations agricoles. La destruction massive de la végétation a entraîné une dégradation de l'environnement conduisant par ricochet une perturbation des périodes de culture et donc un impact négatif sur leur rendement agricole.

Quant au concept de pauvreté, CARE le définit en faisant référence au manque de moyens d'existence économique chez un individu ou un groupe d'individus. Ainsi l'ONG met plus l'accent sur l'approche objective de la pauvreté. C'est cette définition qui sous-tend son idéologie générale en matière de gestion de micro-projets. Cependant, le contexte sociologique dans lequel CARE opérationnalise le concept « pauvreté » dans l'approche communautaire et participative contribue à créer des tensions car les communautés se focalisent, le plus souvent, sur l'approche subjective de la pauvreté. En fait, l'approche subjective de la pauvreté rend compte de la manière dont les populations elles-mêmes dans leur contexte de vie, donnent un sens au mot pauvreté. Pour elles, le pauvre c'est celui qui est à la charge d'autres personnes et en particulier de ses parents ou l'individu qui vit sans femme ni enfants. Le pauvre est également assimilé à quelqu'un qui ne peut pas exploiter ses propres terres ou qui n'en dispose même pas. Par ailleurs, certaines populations caractérisent la pauvreté comme l'état d'un individu qui souffre d'un manque de revenus ou d'une insuffisance en matière de santé, d'alimentation et d'alphabétisation et des déficiences de relations sociales. C'est par conséquent une autodéfinition de leur situation en fonction de l'environnement local, en faisant des comparaisons entre voisins, entre ménages d'un quartier, d'un village, entre populations de régions naturelles différentes, entre groupes ethniques. Elles contestent les critères proposés par les projets auxquels elles substituent de nouveaux critères tels que la participation et l'assiduité aux travaux communautaires, l'appui aux travailleurs communautaires, l'étude des `'cas particuliers''4(*). Ces nouveaux critères élargissent le champ social des bénéficiaires potentiels en diluant le ciblage d'origine, distendant ainsi le sens du concept de vulnérabilité à envisagé lors du montage du projet.

De ce constat, il se pose les questions suivantes : Quels sont les fondements de la définition des concepts vulnérabilité et pauvreté aussi bien chez les populations locales que chez les initiateurs des projets ? Quels liens peut-on établir entre les conceptions de ces notions et les logiques déployées par les populations locales et l'ONG CARE sur le terrain ?

* 1 L'application des mesures correctives des PAS telles que : la libéralisation du commerce, la réduction du rôle de l'État et son recentrage sur ses fonctions de définition de politique et de service publics, le « dégraissement » des entreprises publiques et parapubliques, le recours à la privatisation tous azimuts,... (Manuel 2003 ; Kouadio S.d.), a agrandi les écarts et favorisé les inégalités entre les populations.

* 2 CI : Profil des marchés pour les évaluations d'urgence de la sécurité alimentaire, PAM, jan 2007.

* 3 Depuis le déclenchement de la crise ivoirienne, l'ONG CARE intervient dans trois zones qui sont la zone élargie de Korhogo, celle de Bouaké et la zone élargi de Man.

* 4 Souvent dans la sélection des bénéficiaires de programmes, il arrive que des personnes qui ne répondent en principe pas aux critères de choix aient bénéficié d'interventions. À Fengolo par exemple il n'était pas prévu une réhabilitation de maison des étrangers mais contre toute attente, le leader des jeunes allogènes a eu sa maison réhabilitée...

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