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Le politique et l'écriture a travers La vie et demie de Sony Labou Tansi sous la supervision de prof. Josias Semujanga


par Emmanuel NDUNGUTSE
Université Nationale du Rwanda - Licence en Langue et Litterature francaise 2001
  

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EPIGRAPHE

« Un écrivain africain qui essaie d'éviter les grands problèmes sociaux et politiques de l'Afrique contemporaine finira par manquer totalement d'à-propos comme cet homme absurde du proverbe qui laisse sa maison en flamme pour suivre un rat fuyant l'incendie »

(DJANGONE, N., « Chinua Achebe ou la recherche d'une esthétique negro-africaine »,

in Colloque sur la littérature et esthétique negro-africaine, NEA, Abidjan-Dakar, 1979, p. 2)

A mes regrettés parents,

A Valens, Virginie et Vérène,

A Cécile,

A vous aussi Christine,

Ce mémoire est dédié.

REMERCIEMENTS

Au terme de ce travail, qu'il nous soit permis d'exprimer ici notre profonde reconnaissance à tous ceux qui, scientifiquement ou moralement, ont contribué à son achèvement.

Nous tenons à remercier tout particulièrement le professeur Josias SEMUJANGA qui a accepté de diriger ce mémoire malgré ses multiples responsabilités. Sa rigueur scientifique, son dévouement, ses conseils judicieux ainsi que ses suggestions nous ont été d'une grande utilité pour la réalisation de cette étude.

Nos sincères remerciements s'adressent ensuite à tous les professeurs de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, département de langue et littérature françaises, pour la formation scientifique et humaine qu'ils nous ont donnée.

Nos remerciements vont également à Silidio HABIMANA, Jean Jacques SIBOMANA, Mariette MUREKATETE, Juvens KAREMANGINGO pour leur contribution de tout ordre.

Nous nous en voudrions enfin, si nous passions sous silence nos amis : Frédéric SEBARINDA et Védaste MBARUBUKEYE. Leur esprit fraternel, leur chaleur conviviale, leur sens social ont créé un climat de détente favorable à notre formation ainsi qu'à nos recherches.

Emmanuel NDUNGUTSE

SIGLES ET ABRÉVIATIONS UTILISÉS

V.D.  : La vie et demie

NEA  : Nouvelles Ecritures Africaines

PUF  : Presses Universitaires de France

Ed.  : Edition

Op. cit.  : Opere citato

UNR  : Université Nationale du Rwanda

TABLE DES MATIÈRES

Epigraphe i

Dédicace ii

Remerciements iii

Sigles et abréviations utilisés iv

Table des matières v

INTRODUCTION GENERALE 1

0.1. Etat de la question 1

0.2. Choix du sujet et sa motivation 5

0.3. Approche méthodologique 6

0.4. Division du travail 10

CHAP. I LA VIE ET DEMIE : UN ROMAN POLITIQUE ET REVOLUTIONNAIRE 11

I.1 Introduction 11

I.2 L'oeuvre de l'auteur 11

I.3 Résumé de La vie et demie 12

I.4 La vie et demie et le thème du désenchantement 13

I.4.1 Les avatars de la dynastie des guides 15

I.4.1.1 La cruauté des guides 15

I.4.1.2 L'immoralité ou avatar moral 18

I.4.1.3 La corruption 22

I.4.1.4 Le détournement des fonds publics 24

I.4.1.5 La fantaisie 26

I.4.1.6 La trahison des guides et la déception du peuple 27

I.4.2 Le refus du pouvoir dictatorial 31

I.4.2.1 La révolte de Martial 31

I.4.2.2 Chaïdana 32

I.4.2.3 Le rôle des pistoletographes 34

I.4.3 La fin du pouvoir dictatorial 35

I.4.3.1 La division de la Katalamanasie 35

I.4.3.2 La guerre entre Katalamanasie et son territoire Darmellia 36

Conclusion partielle 37

CHAP. II DE L'HISTOIRE POLITIQUE AUX STRUCTURES NARRATIVES 39

II.0. Introduction 39

II.1 L'histoire dans La Vie et demie 40

II.1.1 Les parcours narratifs 40

II.1.2 Les personnages et leur caractérisation dans La Vie et demie 43

II.1.2.1 Le Guide Providentiel : Obramoussando Mbi 44

II.1.2.2 Martial 46

II.1.2.3 Chaïdana 48

II.1.2.4 Chaïdana - aux - gros - cheveux 50

II.1.2.5 Le docteur Tchi (Tchichialia) 51

II.1.2.6 Layisho 53

II.1.2.7 Henri-au-coeur-tendre 53

II.1.2.8 Jean Oscar-coeur-de-père 54

II.1.2.9 Patatra 55

II.1.2.10 Les trente Jean de la série C 56

II.1.3 L'intrigue 57

II.1.4 Du manichéisme narratif 59

II.2 Les structures narratives dans La vie et demie 60

II.2.1 L'univers temporel 60

II.2.2 L'univers spatial dans La Vie et demie 63

II.2.3 Le narrateur dans La Vie et demie 67

Conclusion partielle 70

CHAP. III ECRITURE REVOLUTIONNAIRE ET LA DYNAMIQUE DES GENRES DANS LA VIE ET DEMIE 72

III.0. Introduction 72

III.1 Ecriture 73

III.1.1 Sony Labou Tansi, son éducation et le français 73

III.1.2 Le style sonien dans La vie et demie 77

III.1.2.1 La parodie 77

III.1.2.2 L'ironie 79

III.1.2.3 L'animalisation humaine 80

III.1.3 Les figures de styles 81

III.1.3.1 La comparaison 81

III.1.3.2 La métaphore 82

III.1.3.3 La répétition 83

III.1.3.4 L'Euphémisme 84

III.1.3.5 La périphrase 85

III.1.3.6 La personnification 86

III.1.4 Les particularités lexicales 86

III.1.5 L'horreur et l'humour 88

III.2 La dynamique des genres dans La vie et demie 92

III.2.1 Le fantastique 92

III.2.2 Le conte 93

III.2.3 Les chroniques 94

Conclusion partielle 95

CONCLUSION GENERALE 96

BIBLIOGRAPHIE 99

INTRODUCTION GENERALE

0.1. Etat de la question

L'histoire de la production littéraire en Afrique révèle que l'une des préoccupations majeures aussi bien des écrivains que des critiques est celle de la liberté humaine. En effet, de la littérature orale à la littérature écrite, à travers tous les genres principaux comme la poésie, le récit, le théâtre et plus particulièrement le roman qui fait l'objet de notre étude, il est toujours question de la personne humaine, de ses rapports avec l'univers environnant. C'est donc une lutte continue contre les forces surnaturelles négatives et de son désir perpétuel d'un devenir historique positif.

Ainsi, comme nous le savons, avant l'avènement de la littérature écrite en Afrique, la littérature orale nous révèle le fonctionnement et le fondement moral de la société africaine précoloniale. Ce didactisme est basé sur l'enseignement des responsabilités de l'individu envers le groupe. Il s'agit donc, comme cela est très remarquable dans plusieurs productions romanesques africaines, de la prise de conscience des liens indissociables entre la survie de l'individu et celle du groupe à travers les concepts de la solidarité, du don de soi, du patriotisme, du respect mutuel, de la liberté du groupe et de la liberté individuelle.

Au moment où l'histoire africaine était caractérisée par le phénomène colonial, diverses productions littéraires africaines ont pris une autre orientation : il s'agit de lutter contre les méfaits de ce phénomène. K.Echemin nous en précise les objectifs en ces termes :

« pour ce phénomène colonial, il s'agit d'opposer un discours anti-assimilationniste et libérateur à la dépersonnalisation et à l'exploitation dues au fait colonial. Ainsi, Camara Laye dans son Enfant noir, affirme l'authenticité et la validité de la culture noire, luttant par conséquent contre son annihilation psychique et physique ; Mongo Beti dans ses romans Le pauvre Christ de Bomba, Mission terminée et Le Roi miraculé, révèle l'aspect fondamentalement mystificateur du discours colonial ».1(*)

De là, nous pouvons dire que la production littéraire en Afrique, réagissant aux réalités historiques et socio-économiques, affirme la nécessité du respect de la personne humaine, la reconnaissance de la différence et surtout l'exigence de la libération politique et économique comme condition préalable pour l'affirmation réelle de l'Africain.

Ainsi, après ce courant anti-colonialiste, vers les années 1960, la littérature africaine a continué le même combat, car comme l'indique Bernard Moularis : « La révolte contre le pouvoir colonial a fait place progressivement à partir de 1960 à une thématique de plus en plus centrée sur les nouveaux pouvoirs africains de l'Afrique indépendante. C'est d'un autre espace qu'il s'agit désormais, celui de la nation et d'un autre temps aussi, celui au cours duquel l'Afrique est entrée dans l'ère des soleils des indépendances »2(*).

En empruntant alors la voie du genre romanesque, car ce dernier s'avérait être le moyen le plus efficace pour véhiculer leur message, les élites ou tout simplement les romanciers ont pris la plume pour dénuder les maux dont souffrait le peuple africain depuis l'époque coloniale et qui continuaient à s'aggraver même au lendemain de ces « soleils des indépendances ». Jacques Chevrier l'explique clairement en ces termes :

« Les indépendances étaient porteuses d'espoir et pourtant la plupart des romans écrits et publiés après 1960 nous donnent à voir une image de l'Afrique singulièrement désespérée. Un peu partout, en effet, après un simulacre de démocratie, le pouvoir s'y manifeste sous les formes d'un totalitarisme qui ne fait aucun scrupule à réprimer, torturer, éliminer tous ceux qui tentent de l'entraver et qui, à défaut d'une adhésion populaire, tente de légitimer son action par un discours proliférant, véritable logorrhée que raillent la plupart des écrivains »3(*).

Ajoutons aussi que ces propos de Jacques Chevrier sont complétés dans ce même ordre d'idées par ceux de Lemotieu lorsqu'il résume fort bien au terme d'une étude sur « le statut des indépendances africaines dans le roman negro-africain » en disant :

« Bref, des indépendances problématiques et des héros problématiques. On est tenté d'ajouter que le roman negro-africain post-colonial est le reflet de la situation inconfortable du nègre problématique dans un monde aux lendemains peu rassurants. L'Afrique se rend compte que de la colonisation à l'indépendance, les changements effectués à grand renfort de publicité n'ont pas touché la structure profonde de la situation d'aliénation qui persiste sous d'autres formes. Le cercle de l'injustice et des aberrations tourne et charrie les mêmes excréments »4(*).

La production romanesque à partir des années 60 et bâtie donc essentiellement sur un objectif bien clair, celui de stigmatiser les tares des nouveaux pouvoirs installés sur le continent africain. Cette littérature est connue sous le nom de littérature de désenchantement ou de désillusion. Les écrivains de cette époque se font des porte-parole du peuple et accusent la nouvelle bourgeoisie d'abuser de la confiance de ses compatriotes. C'est ce que Sony Labou Tansi dira lui-même dans un entretien avec Daniel Maximin :

« Au début des années 60, pour les plus concernés d'entre nous [....] nous avions autre chose à offrir au monde que des grimaces et que notre douleur nous rachetait le droit d'être homme libre dans ce monde. Nous sommes des porteurs de liberté et si maintenant elle est confisquée par ce pouvoir concentrationnaire dont je parle, ce sont des phénomènes qui ne pourront pas survivre parce qu'on ne peut pas bien sûr confisquer l'histoire d'un peuple. Cela ne se fait pas. Si vous arrivez à Brazzaville, vous voyez que les gens ont ce qu'on peut appeler la liberté. Mais de mon point de vue, ce qui est réellement confisqué c'est la parole. Beaucoup de gens n'ont pas le droit à la parole alors qu'ils produisent à peu prés 80% de toutes les ressources du pays »5(*).

Dès lors, les romanciers se font compteurs des erreurs et dénoncent les multiples abus qui caractérisent certains Etats africains indépendants. La dictature, la tyrannie, la corruption, l'irresponsabilité et d'autres méfaits sont imposés au peuple qui s'attendait aux changements et à l'amélioration de sa condition de vie, mais hélas qui assiste à l'inconscience et à l'intolérance de ses guides.

Dès qu'on parle des guides, nous pensons directement au roman La Vie et demie dont il est question dans cette étude. La Vie et demie relate l'histoire des différents guides providentiels qui règnent à tour de rôle sur un pays fictif, la Katalamanasie, et qui a pour capitale Yourma. Le premier guide Obramoussando Mbi se heurte à une opposition que dirige Martial, et celui-ci a blessé la République d'une vingtaine de guerres civiles. Le guide parvient à mettre la main sur lui. Il le tue atrocement. Chaïdana, la fille de Martial venge son père en éliminant progressivement les grands du régime auquel elle sert du champagne-empoisonné après avoir couché avec eux. Sa fille Chaïdana- aux - gros -cheveux, devenue dans la suite Chaïdana - à - la - grosse - viande passe une décennie chez les pygmées. Après cette période, elle revient et conquiert Yourma avec son sexe.

Au cours cette étude, il s'agit de voir si ce roman prolonge réellement le thème du désenchantement comme le dit Cécile Lebon : « Sony Labou Tansi écrivait pour dénoncer des inepties, les absurdités des pouvoirs dictatoriaux, ce qu'il appelle lui-même les mochetés ou les fatigues de certaines réalités africaines »6(*).

Dans cette étude, il est question d'analyser le roman et de vérifier si La Vie et demie serait un roman révolutionnaire, un roman qui traite de politique. Et si, la réponse à ces interrogations est affirmative, il y a lieu de se demander si ce choix du thème est en rapport avec les structures narratives et le style. C'est pour cette raison que nous allons interroger le texte, analyser les différents niveaux d'expression qu'offre ce texte pour en dégager des interprétations.

0.2. Choix du sujet et sa motivation

Le choix de notre sujet n'a pas été un coup de hasard. Il a été essentiellement motivé par divers questionnements au sujet desquels les éclaircissements sont nécessaires.

De prime abord, notre choix s'explique par le simple goût que nous affichons pour la production littéraire et l'engagement politique de Sony Labou Tansi. Nous abondons dans le même sens qu'Arniel Denis selon qui : « parler d'un auteur, c'est reconnaître que cet auteur mérite qu'on en parle ; c'est non seulement affirmer son goût pour lui, mais aussi combattre pour qu'on lui reconnaisse la place qu'il mérite »7(*).

Ainsi, Sony Labou Tansi, romancier congolais, est très connu et classé parmi les grands romanciers africains de la deuxième génération. Sa thématique et sa production n'ont cessé de surprendre lecteurs et critiques. Quant à son oeuvre, elle embrasse plusieurs genres littéraires : la poésie, la nouvelle, le théâtre et le roman.

Sony Labou Tansi est connu pour sa composition rapide. Selon Cécile LEBON : « Sony Labou Tansi [....] depuis 1979, date de la publication de La vie et demie et de la création du « Rocade zulu Théâtre », n'a cessé d'enrichir son oeuvre de poète, de romancier et de dramaturge »8(*). Dans ce même ordre d'idées, Daniel Maximin dit que :

« La parole qui devait se perdre dans la forêt vierge et voilà maintenant cette parole prend signes et s'inscrit sur les pages qui deviennent des livres [....]. Je ne pense pas que Sony puisse rester un moment sans prendre un crayon et se mettre à écrire [....]. Son débit est à l'égal du fleuve »9(*).

Marie-Noëlle Vibert, elle aussi, est surprise par l'écriture abondante et étonnante de Sony lorsqu'elle dit : « Sony Labou Tansi se mettait au monde par l'écriture. Ecrire c'était pour lui se trouver, se créer lui-même sans le geste de la création, lutter contre le silence, le vide, la mort [...]. C'est pourquoi peut-être il écrivait sans cesse, en tous lieux, en toutes circonstances. Gravement malade, sur son lit d'hôpital il écrivait encore10(*) ».

En dehors de ces considérations intéressantes portées à l'endroit de Sony Labou Tansi, une grande attention qui a aussi motivé notre choix, a été l'avertissement de Sony Labou Tansi à ses lecteurs dans La Vie et demie :

« La vie et demie, ça s'appelle par étourderie, Oui, Moi qui inaugure l'absurdité du désespoir - d'où voulez - vous que je parle si non du dehors ? A, une époque où l'homme est plus que jamais résolu à tuer la vie, comment voulez-vous que je parle ? J'ose renvoyer le monde entier à l'espoir et comme l'espoir peut provoquer des sautes de viande, j'ai cruellement choisi de paraître comme une seconde version de l'humain - pas la dernière bien entendu - pas la meilleure - simplement la différente. [...] Et, comme dit Ionesco, je n'enseigne pas, j'invente. J'invente un poste de peur en ce vaste monde qui fout le camp. A ceux qui cherchent un auteur engagé, je propose un homme engageant [...] » (VD : 9).

Il s'agit donc de voir au cours de cette étude de quel engagement parle Sony Labou Tansi.

0.3. Approche méthodologique

Dans le but d'analyser la dimension artistique et esthétique d'une oeuvre littéraire en général et d'un roman en particulier, plusieurs méthodes et techniques ont été mises sur pied par les critiques de domaines différents. Nous signalons ici à titre d'exemple les méthodes en rapport avec la sociocritique et l'analyse du discours avec le social, les méthodes qui décrivent le texte en relation avec les autres textes comme l'intertexualité, la méthode thématique qui s'appuie sur le texte, vecteur du message ou les théories structuralistes.

Cependant, toutes ces méthodes et procédés utilisés pour l'analyse d'une oeuvre littéraire ou d'un roman pour le cas qui nous concerne, diffèrent principalement de leurs postulats méthodologiques sans oublier les problèmes spécifiques soulevés par celles-ci. Retenons alors avec Tzevetan Todorov que : « ce qui existe, d'abord c'est le texte, rien que lui, ce n'est qu'en le soumettant à un type particulier de lecture que nous construisons, à partir de lui, un univers imaginaire [....], le roman n'imite pas la réalité, il la crée »11(*). Josias SEMUJANGA, de son côté, affirme que « l'écriture romanesque se nourrit de l'histoire en adoptant le mélange des genres artistiques dont certains attributs sont rentabilisés et recyclés par l'énonciation romanesque »12(*). Etant donné la nature de notre sujet, on se rend compte tout de suite que la critique sociocritique, se prête mieux à cette étude. Enfin, en étudiant le style, les personnages, l'organisation du temps et de l'espace, donc l'écriture en général, nous allons recourir aux théories structuralistes.

0.3.1. De la sociocritique

L'étude sociocritique garde une place prépondérante dans des recherches littéraires qui s'effectuent aujourd'hui. C'est une critique qui étudie les relations existant entre une oeuvre littéraire et la société de l'auteur. Elle fait une réflexion sur les manières de penser et de se comporter des hommes de cette même société mais dans la fiction romanesque. Claude Duchet13(*) précise que l'intention et la stratégie de la sociocritique sont de restituer au texte sa teneur sociale car comme l'affirme Josias Semujanga :

« Le texte romanesque étant d'abord et avant tout un ensemble de faits linguistiques, se trouve par conséquent porteur de faits sociaux et culturels, [...] ainsi relevant du culturel, le discours romanesque devient explicatif du social dans le sens le plus large, incluant le politique, le religieux et l'idéologie »14(*).

Il est évident que la sociocritique fait une analyse de la conscience des hommes d'une société, de leurs structures, et de leurs fonctions dans leur vie quotidienne à travers une oeuvre littéraire où elles se trouvent transposées. De son côté, Straton Rurangirwa précise que la sociocritique « recherche la compréhension de la façon dont un texte s'insère dans les représentations sociales et dans les visions du monde qui lui sont contemporaines »15(*).

Ainsi, comme nous le remarquons, la sociocritique consiste en une étude mettant en évidence la véritable place à accorder au groupe social dans la création littéraire. Ceci veut dire que tout au long de cette analyse, il s'agit de déterminer les rapports existant entre une oeuvre qui se présente comme un produit social et la société humaine avec laquelle elle entre en jeu. Sur ce point, concernant toute production littéraire en général et le roman en particulier, Lucien Goldman affirme que :

« La forme romanesque nous paraît être en effet, la transposition sur le plan littéraire de la vie quotidienne dans la société individualiste née de la production pour le marché. Il existe une homologie rigoureuse entre la forme littéraire du roman [....] et la relation quotidienne des hommes avec les biens en général et par extension des hommes avec les autres hommes dans une société »16(*).

Partant de cette homologie entre l'écriture et le social, force est de constater que l'étude sociocritique renvoie à un ensemble de recherches partant du fait que la société est un sujet de création littéraire, pour dire que la société est indissociable de la production littéraire. La société offre une trame à la littérature que cette dernière doit consommer et produire. A titre illustratif, la société africaine d'après l'indépendance où nous plaçons le roman La Vie et demie était marquée par l'autoritarisme, le népotisme, la dictature et par beaucoup d'autres maux qui caractérisaient la classe au pouvoir. Le peuple africain s'attendait à une vie beaucoup plus aisée, mais leur rêve allait s'estomper pour laisser place à la misère. De ce fait, la production littéraire de cette génération se reconnaît par : « la dénonciation des injustices, des inégalités, de la démagogie, de la tyrannie, du gaspillage,... et de bien d'autres fléaux »17(*) qui sont l'apanage de la classe au pouvoir.

Cependant, même s'il y a une homologie entre la société et la production littéraire, le roman n'est pas une photocopie conforme à l'original de la société productrice. L'homologie dont nous parlons ici, dans l'analyse sociocritique, est une homologie des structures comme le dit Bernard Valette : « Le principe avoué est celui d'une homologie entre les superstructures culturelles et les infrastructures socio-économiques ou politiques. Le roman serait ainsi une des formes d'inscription imaginaires de la réalité sociale ou institutionnelle voire des appareils idéologiques d'Etat »18(*).

Dans le but de comprendre ce qui vient d'être dit, il est à noter trois éléments essentiels et nécessaires pour la sociocritique : la société du roman, la société de référence et le hors-texte.

Par société du roman, en paraphrasant Claude Duchet, nous entendons cet espace qui, dans un roman est couvert de diegèse, dans lequel évolue l'action des personnages et d'où l'on entend la voix du narrateur. Ainsi le roman produit sa propre société. Cette société est définie dans l'espace et dans le temps diégétiques.

C'est une société fictive qui existe seulement dans le roman. Mais cette société, bien qu'elle soit fictive, elle renvoie par ses structures à une certaine réalité sociale extra-textuelle. La société du roman, sans pour autant être une photocopie d'une société quelconque, présuppose une société de référence, puisque nous voyons apparaître des grandes structures sociales telles que l'organisation de la société, la religion, la culture, la tradition, le pouvoir politique. C'est la société perçue par l'écrivain selon son imagination ou sa vision du monde.

Un autre élément à ne pas négliger dans la sociocritique est le hors-texte c'est-à-dire les éléments cités par le roman notamment les faits historiques, les dates, les toponymes, les anthroponymes, les zoonymes, les hydronymes et d'autres codes sociaux comme la manière de se vêtir, la manière de parler, de manger, la connotation de certains mots et bien d'autres. Ce hors-texte a un rôle bien défini : établir les rapports de la société du roman ou tout simplement la société du texte avec la société de référence grâce à l'évocation des lieux, des faits historiques et sociaux.

Nous voyons donc en définitive que la méthode sociocritique permet d'éviter la tentation de vouloir traiter l'oeuvre de fiction comme un simple miroir du réel où l'on doit s'arrêter à un constat de fidélité ou d'infidélité au réel. Cette méthode permet plutôt de montrer comment l'écriture retravaille le social, c'est-à-dire qu'entre le texte et le social, il y a une médiation qui est considérée comme un discours. Le discours dans le récit inscrit la société de référence dans la matière du texte. La sociocritique consiste alors à repérer, à identifier, à localiser tout ce qui, dans le texte, fait écho au discours social de la société de référence, ce qui oblige à dire que l'écriture littéraire est une transformation de ce déjà-là social.

0.4. Division du travail

Notre travail s'articule autour de trois chapitres, en plus de l'introduction générale qui réfléchit sur le sujet et la méthodologie et de la conclusion générale qui constitue la synthèse des résultants.

Le premier chapitre s'intitule « LA VIE ET DEMIE : UN ROMAN POLITIQUE ET REVOLUTIONNAIRE » et consistera à présenter ce roman, à relever ce qui constitue son caractère politique et à en faire une critique. Il s'agira de dénicher les divers maux que subit le peuple Katalamanasien, allégorie de tout peuple africain, au cours des différents règnes des guides providentiels qui se sont succédé à la tête de la Katalamanasie.

Dans le deuxième chapitre intitulé : « DE L'HISTOIRE POLITIQUE AUX STRUCTURES NARRATIVES », nous tâcherons de montrer comment la rupture politique a permis la rupture discursive et narrative. Il sera question de présenter les parcours narratifs, les différents personnages qui interviennent sans pour autant oublier l'univers spatio-temporel dans lequel l'histoire politique est racontée au lecteur.

Le troisième chapitre : « ECRITURE REVOLUTIONNAIRE ET LA DYNAMIQUE DES GENRES DANS LA VIE ET DEMIE » portera sur l'analyse du mode d'écriture. Nous nous efforcerons, dans ce chapitre, d'interroger le texte du point de vue scriptural pour mettre un accent particulier sur le caractère novateur que nous y trouvons. Il sera aussi question de voir comment Sony revêt ce caractère d'innovation par le fait qu'il semble renoncer au beau style déjà existant, souvent par une grande faculté d'invention du point de vue stylistique et lexical propre aux thèmes et l'imbrication des genres que nous trouvons ici et là dans le roman.

CHAP. I LA VIE ET DEMIE : UN ROMAN POLITIQUE ET REVOLUTIONNAIRE

I.1 Introduction

De prime abord, nous nous proposons de présenter La vie et demie. Ensuite, nous analysons l'aspect politique du roman. Il s'agit ici de mettre en évidence tous les maux que subit le peuple Katalamanasien, l'allégorie de tout peuple africain, du règne du premier guide providentiel Obramoussando Mbi à celui du dernier. Nous ne passerons pas sous silence l'opposition que dirige Martial, laquelle va bénéficier du consentement de tout le peuple opprimé et déçu par le pouvoir totalitaire des guides.

* 1 K.Echemin, « la liberté créatrice et option collective, la problématique de la création romanesque en Afrique » in Afrique littéraire n° 71-72, 1974, p. 14

* 2 MOURALIS, B., « La révolte contre le pouvoir colonial et religieux », in Notre Librairie, n° 68, janvier - mars 1983, p. 57.

* 3 Jacques Chevrier cité par Alphonse GATETE, La problématique du pouvoir noir indépendante chez quelques romanciers negro-africains d'expression française, mémoire de Licence, Ruhengeri, 1990, p. 20.

* 4 LEMOTIEU , M., « Le statut des indépendances africaines dans le roman negro-africain » in recherche pédagogique et culture, n°65-66, Janvier-avril 1984, p 137

* 5 MAXIMIN, D., « Tchikaya/Sony, le dialogue interrompu » in notre Librairie, n° 92-93, mars-mai, 1988, p. 89

* 6 LEBON, C., « Sony Labou Tansi : Rêver un autre rêve » in notre Librairie n° 125 (janvier-mars 1996) p 102

* 7 DENIS, A., Julien Gracq, Paris, Ed. Seghers,1978, p 12

* 8 LEBON, C., Op. cit. p. 101

* 9 MAXIMIN, D., Op. cit. p. 88

* 10 VIBERT, M.N, Op. cit. p 121

* 11 TODOROV, T., Poétique de la prose, Paris, Seuil, 1971, p. 176

* 12 SEMUJANGA, J. Dynamiques des genres dans le roman africain. Eléments de poétique transculturelle, Paris, l'Harmattan, 1999, p. 9.

* 13 DUCHET.C., Sociocritique, Paris, Ed. Fernand Nathan, 1979

* 14 SEMUJANGA, J. « La littérature africaine des années quatre-vingt : les tendances nouvelles du roman », in Présence Francophone, n° 41, p 42

* 15 RURANGIRWA, S., La quête de la nation dans prochain Episode d'Hubert Aquin, Essai d'analyse sociocritique, Mémoire, U.N.R Butare, 1999, p. 10

* 16 GOLDMAN, L. Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1986, p 36

* 17 NDACHI TAGNE, D., Roman et réalités camerounaises, 1960-1985, Paris, l'Harmattan, 1986, p 194

* 18 VALETTE, B., Le Roman, initiation aux méthodes et aux techniques modernes d'analyse littéraire, Paris, Nathan, 1992, p 52

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